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WILLIE COLÓN par Maya Roy

Publié le 1er mai 2008, par : Maya Roy

Une quarantaine d’albums sous son nom, vingt-quatre disques d’or et neuf de platine : Willie Colón est l’une des figures clés de l’histoire de la salsa new-yorkaise, l’un de ceux qui l’ont fait exister avant qu’elle ne porte ce nom.

William Anthony Colón est né en avril 1950 dans le South Bronx. Sa grand-mère portoricaine avait émigré à New York en 1926, ses parents y sont nés, mais même après deux générations, la société nord-américaine continue à traiter les Portoricains comme des étrangers. C’est de cette réalité, celle des ghettos marginalisés et de la discrimination raciale, qu’il va tirer l’inspiration et les sonorités de sa musique. Comme le dit le quotidien portoricain Primera Hora, il est « l’architecte de la salsa urbaine »

Les débuts

C’est à sa grand-mère que Willie Colón doit de ne pas avoir perdu le contact avec le répertoire de chansons et les rythmes de Porto Rico. C’est elle aussi qui lui offre une trompette quand il a douze ans, pour tenter de le détourner des petits caïds de la rue, dit la légende. Il joue alors dans un petit orchestre de latin jazz avec ses voisins, puis dans l’orchestre de son école. Mais à 14 ans, il découvre le travail de Mon Rivera et la façon dont ce dernier utilise une ligne de quatre trombones pour orchestrer la bomba et la plena portoricaines. Fasciné, il adopte cet instrument déjà emblématique du son new-yorkais depuis La Perfecta d’Eddie Palmieri en 1960. Un enregistrement en studio avec ses copains arrive en 1966 à Johnny Pacheco et Jerry Masucci, fondateurs du label Fania, qui repèrent tout de suite qu’il y a là un nouveau potentiel. Willie - ou plutôt sa mère, car lui est trop jeune - signe chez Fania. Reste à trouver un chanteur : ce sera Hector Pérez, un jeune Portoricain de Ponce venu en 1963 tenter sa chance aux États-Unis. Willie et lui se connaissaient déjà, mais chacun avait son propre orchestre. Celui qui allait prendre pour nom de scène Hector Lavoe sera la voix de ce premier album qui paraît en 1967 : El Malo (le mauvais garçon, la racaille comme diraient certains aujourd’hui).

Le binôme Hector Lavoe-Willie Colón (1966-1973)

Au milieu des boogaloo qui faisaient fureur à l’époque, la chanson éponyme avec son refrain :

« le mauvais garçon, c’est moi,
parce que j’ai du cœur »

dessinait ce qui allait faire le succès de ces deux artistes allaient réaliser au fil de leurs huit albums suivants .

Côté rythme, Willie Colón lie à la base cubaine de la musique latine (mambo, son, guaracha, guaguancó) la bomba et la plena de Porto Rico, mais aussi des rythmes d’autres pays (Panama, Colombie, Haïti, Brésil...).

Côté instruments, outre les trombones, il innove en introduisant le cuatro portoricain, typique des musiques rurales traditionnelles de l’île. L’ensemble produit une fusion totalement urbaine, avec la sonorité agressive des trombones, tout en intégrant le monde sonore de l’île d’origine. Quant aux textes, admirablement portés par la voix et les improvisations pleines de trouvailles d’Hector Lavoe, ils plongent dans les réalités du moment et vont amener le public hispanique à s’identifier avec eux.

De façon provocatrice, les pochettes et les titres des disques de l’époque reprennent l’image du délinquant à laquelle, d’emblée, la société nord-américaine assimile les « latinos » : look de truands, braqueurs de coffres forts, gangsters recherchés par le FBI... Mais elles en détournent le sens par l’ironie des sous-titres. Chroniques de la vie des minorités latines dans leurs ghettos, utilisant le langage codé et le double sens, les textes retracent de manière abrupte l’univers déshumanisé de la pauvreté, de la criminalité au petit pied et de la violence. Mais ils font apparaître aussi que cette violence n’est pas naturelle, qu’elle est une réponse de survie à l’enfermement, à la promiscuité et à la violence que leur fait la société nord-américaine : discrimination sociale et raciale, mépris pour leur culture. Ils diront aussi le prix de la vie humaine, le danger de l’autodestruction qui serait la pire victoire remportée par les oppresseurs sur les opprimés. Hector Lavoe chantait tout cela avec la sensibilité de l’expérience vécue, une voix de ténor qui avait la gouaille de la rue, et un immense talent qui lui valut le surnom de El cantante de los cantantes , « le chanteur des chanteurs » .

Des neufs albums en commun, six seront disque d’or et trois de platine, avec des succès souvent composés par Willie qui sont devenus autant de classiques : Qué lío, El mundo se va a acabar, Te están buscando, Juana Peña, Sangrigorda, Te conozco, Che Che Colé, Barrunto, Piraña, Aguanilé, Soñando despierto, Señora Lola, Todo tiene su final, El día de mi suerte, Calle Luna Calle Sol, La Murga... Au-delà des limites de New York, cette salsa parlait déjà à tous ceux qui, dans les capitales d’Amérique Latine, avaient fui les campagnes en quête d’une vie meilleure et étaient venus s’entasser dans les bidonvilles urbains.

Willie Colón producteur

Depuis 1971 et le succès du grand concert de la Fania All Stars au Cheetah, le boom de la salsa est en marche. Willie fait bien sûr partie des « Étoiles de Fania », comme 3ème trombone. Mais fin 1973, il décide de dissoudre son orchestre : crise personnelle, problèmes avec Hector Lavoe, son grand ami qu’il soutiendra jusqu’au bout, mais dont il ne peut plus assumer les frasques. C’est pour lui une façon d’obliger Hector, devenu très populaire, de s’assumer et de démarrer une carrière de soliste. Willie lui offre ses musiciens et reste son producteur, du premier album La Voz de 1975 jusqu’au dernier de 1987, Strikes Back.

Il avait entamé sa carrière de producteur dès 1970 avec les albums d’Ernie Agosto y La Conspiración, qui témoignent de la rébellion portoricaine. En 1975, avec une partie de ses anciens musiciens, il produit The Good, The Bad and The Ugly, où Hector Lavoe n’enregistrera que deux thèmes : Willie est au trombone, mais fait aussi ses débuts de chanteur, remplaçant au pied levé son ami défaillant. Sur cet album, on trouve aussi au cuatro Yomo Toro, déjà présent sur les albums Asalto Navideño, et un thème interprété par le Panaméen Ruben Blades, qui deviendra le complice de Willie Colón deux ans plus tard.

Suit la même année Se chavó el vecindario, avec Mon Rivera au chant et de nouveaux succès : Pena de amor, La humanidad et Julia Lee. En 1977, il enregistre avec Celia Cruz "Solo ellos podían hacer este álbum" (eux seuls pouvaient faire cet album), disque d’or et consécration face à tous ceux qui ne voyaient jusque-là en lui qu’un gamin mal élevé à la musique stridente. Ils seront réunis sur deux autres productions, en 1981 Celia y Willie, et en 1987 The Winners.

Toujours en 1977, il compose, arrange et produit pour la télévision le ballet El baquiné de los Angelitos Negros, un instrumental où il démontre ses capacité de musicien à la recherche d’innovations. Et au fil du temps, il produira aussi des albums aussi importants que Caribe, de la vénézuélienne Soledad Bravo en 1982, ou en 1998 La vida ese paréntesis, où la chanteuse péruvienne Tania María a mis en musique des textes du poète uruguayen Mario Benedetti.

1977-1982 : Le binôme Willie Colón-Rubén Blades

Né au Panama de parents artistes, Rubén Blades chantait déjà tout en faisant des études de droit, et surtout, il composait sans relâche. En 1974, Fania l’embauche à New York ...comme préposé au courrier.
Débordant de projets et toujours aussi rebelle, Willie Colón comprend tout de suite ce qu’apporte Rubén : une nouvelle voix, mais surtout des compositions qui racontent de merveilleuse façon des histoires de tous les jours. Cette salsa narrative, dont la critique a fait un courant nouveau, la « salsa consciente », a un fort contenu social, mais l’horizon est élargi à l’ensemble de l’Amérique latine. Et surtout, les textes sont écrits avec une grande maturité littéraire, certains sont de véritables bijoux, ils racontent, font danser, et incitent à la réflexion.
Willie se charge des musiciens et des arrangeurs. Il devra batailler pour imposer au label Fania la sortie de disques où beaucoup de chansons dépassent six minutes, avec des textes jugés trop complexes, et une musique faisant appel à des rythmes plus variés que la norme qui tendait à s’imposer à l’époque. L’histoire lui a donné raison : Metiendo mano ! en 1977, disque d’or, et en 1978 Siembra, or et platine, font l’effet d’un coup de tonnerre. Pablo Pueblo, l’anti-héros héroïque qui symbolise à lui seul la vie de peuples entiers qui travaillent sans relâche pour ne récolter que pauvreté et fausses promesses électorales, et Pedro Navaja, le truand truandé, sont devenus des personnages emblématiques. Chaque exilé et chaque sans papiers se reconnaîtra dans l’humour grinçant de La maleta, et pour ceux qui auraient tendance à oublier l’histoire, Plantación adentro, composé par Tite Curet Alonso, remet les pendules à l’heure du passé esclavagiste. Plástico livre une critique au vitriol des classes dominantes, et appelle à la résistance et à l’unité de toute l’Amérique latine pour réaliser le rêve de Simon Bolivar. Siembra rappelle qu’avant de récolter, il faut semer, Buscando guayaba dit simplement comment chercher l’âme sœur...
Continuant dans la lignée des défis commerciaux, Willie produit en 1980 les deux volumes de Maestra Vida, une sorte de drame musical-salsa, qui fait alterner bruits et dialogues de la rue avec des parties chantées pour raconter l’histoire d’une famille dans une quelconque grande ville d’Amérique latine, de la jeunesse à la mort des protagonistes. En 1981 paraît Canciones del Solar de los Aburridos, avec Tiburón, ce requin qui rôde à proximité des rivages d’Amérique du Sud et d’ailleurs, symbole de la menace permanente d’intervention nord-américaine dans le destin des pays. Et aussi Ligia Elena, fille de bonne famille partie avec un trompettiste « de couleur » au grand dam des « gens bien » pourris de préjugés sociaux et raciaux. The last Fight, en 1982, sera le dernier album en commun de l’époque. Chacun reprend sa propre route. Pour Willie Colón, cela signifie opter définitivement pour une carrière en solo, comme chanteur et leader de son propre orchestre.

Willie Colón, chanteur, compositeur, arrangeur et directeur d’orchestre.

Alors que personne ne lui donnait la moindre chance comme chanteur, et dans l’ombre du binôme avec Rubén Blades, Willie sort en 1979 l’album Solo, qui sera disque d’or. À côté de quatre thèmes purement instrumentaux dont trois composés par lui, « dans le style d’un show de Broadway, mais avec une musique latine » , il chante Nueva York, dont il a composé la musique sur un poème en prose de Bernardo Fernández dédié à cette ville, et cinq salsa, dont quatre de sa composition : Sin poderte hablar, avec ses chœurs féminins, devient un hit. Il y a aussi Tu eres tú, Señora, Juancito, l’histoire d’un paysan venu à la ville dont il décrit les folies, avec Yomo Toro au cuatro, et Mentiras tuyas, version salsa du boléro original. Côté musiciens : deux trombones (Leopoldo Piñeda, Angel « Papo » Vásquez) assortis d’un tuba, quatre trompettes et lui-même à la trompette basse, saxophones alto (Bobby Porcelli) et baryton (Mario Rivera), flûte (Mauricio Smith), Joe Torres au piano, le grand Sal Cuevas et son groove à la basse, José Mangual Jr. au bongó, Eddie Montalvo aux congas, Jimmy Delgado au timbal. Sans compter une ambitieuse section de cordes dans le style symphonique dont l’orchestration et les arrangements reviennent à Marty Sheller, son complice arrangeur de l’époque.

En 1981, Fantasmas, où l’on retrouve pratiquement la même section rythmique et toujours Sal Cuevas à la basse, est marqué par la version du thème de Chico Buarque O que será. Toma mis manos, Amor verdadero et Mi sueño, connu aussi comme Bohemia, avec à nouveau un extraordinaire solo de cuatro de Yomo Toro, sont les autres succès.
L’album de 1982 Corazón Guerrero poursuit la quête des orchestrations ambitieuses et introduit une batterie dans trois thèmes un peu funky comme Amor barato (adapté de Chico Buarque). Le titre éponyme de l’album résume l’attitude du chanteur face à l’existence : un grand cœur, mais qui reste guerrier, marcher la tête haute et la garde toujours levée, l’ironie face à l’industrie du spectacle et aux journalistes plus friands de potins que d’art... À l’arrière de la pochette, on le voit avec sur les genoux son jeune fils Diego.

« La salsa n’est pas un rythme, c’est un concept musical qui recueille et rassemble toutes les tendances et expressions musicales d’Amérique latine »

Après la séparation d’avec Rubén Blades, 1984 nous apporte deux nouveaux disques : Criollo et Tiempo pa’ matar. Les chœurs sont toujours là, mais l’orchestration est plus sobre, l’alliance réussie entre trombones, saxophones, flûte et violon lui confère une indéniable originalité dans la production de l’époque, tout comme la diversité des rythmes utilisés. Affermie et travaillée, la voix de Willie Colón conquiert maintenant les plus sceptiques.
Criollo poursuit la fusion avec la musique brésilienne dans trois thèmes, adapte une cumbia colombienne en hommage à la ville de Cartagena, et Willie dédie au Brésil Copacabana, Ipamena, Leblón, sur un rythme de son. Il réaffirme ses préoccupations sur l’état du monde et la folie des hommes avec El general, une satire des dictatures inspirée par la sinistre carrière du général Pinochet, et La era nuclear, sur un rythme de plena portoricaine.
Tiempo pa’matar confirme ce désir de maintenir le cap d’une salsa à la fois dansante et musicalement exigeante, à rebours de l’industrie musicale commerciale où la ballade salsa sirupeuse fait des ravages. Le disque s’ouvre sur un son montuno de Rafael Hernández (1892-1965), grand compositeur portoricain dont le répertoire a nourri la musique caribéenne jusqu’à Cuba et au Mexique. Le hit Gitana fait toujours partie du répertoire actuel : un amour sans espoir pour une belle gitane, transformé en « charanga flamenca » par la présence délicate de la flûte et du violon.
Tiempo pa’matar évoque l’ennui d’une jeunesse qui tue le temps comme elle peut dans sa cité, avec des échos contre la guerre et le racisme. El diablo, de veine humoristique, mêle plena portoricaine et merengue dominicain. La salsa Falta de consideración commente une déception sentimentale, Callejón sin salida, avec ses ruptures de rythme, sera un autre succès. Pour les mélomanes, Serenata est un bijou de délicatesse musicale.

L’introduction des claviers et le maintien des thèmes sociaux.

Introduire les claviers permet à Willie d’amplifier les possibilités musicales sans inflation du nombre de musiciens dans une période difficile économiquement pour quiconque refuse, comme lui, d’obéir aux impératifs commerciaux. L’orchestration maintient et même développe les solos d’instruments acoustiques à tendance jazz, et la façon dont l’orchestre utilise les ressources de l’électronique reste remarquable de sobriété.
Especial número 5, paru en Europe en 1987 sous le titre Contrabado, a été enregistré en partie à Caracas avec des musiciens vénézuéliens, en partie à New York avec l’orchestre qui porte désormais le nom de Legal Aliens, les Étrangers Légaux, une allusion au statut des Portoricains qui ont un passeport américain, mais qui continuent d’être traités en parias, comme d’ailleurs les autres minorités. Le thème Especial número 5 est dédié avec humour au colonel vénézuélien qui a fait arrêter et enfermer pendant vingt heures dans la cellule du même nom une partie de l’orchestre. Le succès de l’album fut Lo que es de Juan, qui rend tribut aux vrais artisans de la musique afrocaribéenne. On y trouve aussi le premier pot-pourri de succès enregistrés avec Hector Lavoe.
En 1989 Altos secretos/Top secrets poursuit dans la même voie musicale avec des textes toujours en prise sur la réalité. Le thème qui fera le tour du monde des radios, c’est la composition du panaméen Omar Alfano : El gran Varón. Il aborde de front deux thèmes tabous : l’homosexualité masculine et le sida. Mais deux compositions de Willie percèrent aussi : Así es la vida, sur les hauts et les bas de la vie, et Marta, avec un fabuleux arrangement du saxophoniste de l’époque, Bob Franchescini, et des solos jazzy. Dans Nunca se acaba, Willie répond à tous ceux qui donnent la salsa pour finie face au merengue, à la ballade et au hip hop. Ce fut le dernier album enregistré sous le label Fania, mais il fut disque d’or et de platine.

En 1990 et 1991, les deux disques enregistrés respectivement pour CBS et Sony, Color americano/American color et Honra y Cultura attaquent frontalement une série de thèmes sociaux : La pochette du premier appelle à sauver la planète, sa faune et sa flore et le thème Color americano revendique une fois de plus l’orgueil d’être latino, la couleur de la peau et la culture latine malgré le mépris de « ceux du Nord ». Aerolínea desamor philosophe sur le thème de l’amour qui s’achève quand l’un parle avec le cœur et l’autre n’est préoccupé que des apparences, Carmelina raconte sur un rythme de plena-merengue le destin d’une belle jeune fille en mini-jupe qui suscite les commentaires de tout le quartier. Jusqu’au thème romantique de Juan Gabriel recréé entre ballade et boléro-son, Hasta que te conocí, qui reste aujourd’hui dans le répertoire des tournées.
Honra y cultura, avec au cuatro Yomo Toro, réaffirme l’orgueil de la culture musicale de Porto Rico dont Willie se fait le chantre, aux côtés de tous les grands qui ont chanté leur pays. Les deux thèmes directement politiques sont No et Quinientos Años. No appelle à réveiller les consciences face à toutes les barbaries des hommes qu’il dénonce une à une, même et surtout quand se cachent derrière des grands mots comme patriotisme le lucre de la vente d’armes, l’oppression et la guerre ...le tout sur un rythme très dansant. Quinientos años fait écho à la célébration des 500 ans de la « découverte » des Amériques et en livre l’image d’une Amérique qu’on a essayé de mettre à genoux, avec un refrain qui appelle à résister :

« N’aie pas peur des grands,
car les grands ne sont grands
que pour celui qui s’agenouille »

Ce même album nous apporte Fragilidad, une adaptation du thème de Sting, avec des paroles de Willie Colón qui dénoncent la barbarie et la violence gratuites et rappellent la fragilité de l’être humain.

Les dernières productions

Si Legal Aliens reste l’orchestre des concerts, les disques suivants sont enregistrés avec d’autres musiciens, comme l’imposent désormais les labels. La collaboration avec Angel Cuco Peña se fait plus étroite, les compositions de Willie lui-même se font plus rares, les orchestrations se « normalisent », mais quelques pépites continuent de briller, qui sont heureusement les thèmes conservés dans le répertoire de la scène.
En 1993, Hecho en Puerto Rico sera disque d’or et de platine. Le grand hit fut Idilio, salsa vigoureuse sur un thème amoureux, tandis que Cueste lo que cueste qui semble démarrer en ballade romantique, vire au boléro-son. Aguijon, en rythme de salsa-plena, dénonce l’inconscient qui va de fête en fête, ne respecte rien ni personne, bat sa femme et dépense tout ce qu’il gagne sans penser à sa famille. Dans Por eso canto, Willie réaffirme que s’il chante, c’est pour dire ses sentiments, pour réfléchir sur la vie, pour dénoncer ce qui ne va pas : « chanter pour chanter n’a pas de sens, chanter est un engagement, parce qu’on ne peut ignorer ceux qui souffrent ».<br/> En 1995, Y vuelve otra vez, pour le label Fonovisa, allie thèmes picaresques, sociaux et poétiques. Me pegué en la lotería dresse le portrait de celui que tout le monde traite de bon à rien jusqu’à ce qu’il gagne à la loterie et se voit immédiatement adulé. Cayo condón parle de Pedro qui se vantait de ses prouesses sexuelles jusqu’au jour où une partenaire pleine d’espoir découvre qu’il laisse toutes les femmes sur leur faim. Buscando el poder parle de la soif de pouvoir et de notoriété qui pousse à écraser tous les autres. Borinquen Parada 22 évoque avec tristesse le Porto Rico « remodelé », où les points de vente de drogue ont remplacé les écoles, où les gratte-ciel prennent la place des champs de canne à sucre, et, comme dit la grand-mère qui prie au son des fusillades de l’extérieur :

« Avant on pouvait être pauvre,
mais maintenant, c’est un péché »

Plus que la nostalgie du passé, c’est l’appel à se défendre qui clôt l’album. La même année, Sony tente un coup médiatique et réunit sur l’album Tras la tormenta Rubén Blades et Willie Colón. En fait, sept des dix thèmes de l’album sont chantés par l’un ou par l’autre. Et les thèmes à deux voix ne le sont que grâce aux avancées technologiques : chacun a enregistré séparément et les voix ont ensuite été mixées par le studio. Ce sera un disque d’or. En 1997 paraît au Mexique, où Willie Colón s’est installé, Demasiado corazón, des thèmes composés pour le soap opéra du même nom. On y trouve entre autres une nouvelle version de Miel, adapté en 1984 de Caetano Veloso, et de Cayo Condón. Trois autres thèmes de la composition de Willie conservent leur dose d’humour (Low Rider), de rythme contagieux (Mi cumbia bomba) et de sentiment (Demasiado corazón).

L’engagement

Pas de nouveau disque depuis dix ans ? Willie reste très actif sur le plan de la musique : tournées, festivals, consultant musical pour le film-hommage à Hector Lavoe avec Marc Anthony et Jennifer López, films et téléfilms, compilations de ses succès qui sont disque d’or et de platine... Mais sa prise de distance avec ce qu’est devenu le marché de la musique latine se précise.
En 2000, il publie un brûlot contre le fait que les Grammys latins se décernent cette année-là non pas à New York ou Los Angeles, mais à Miami sous l’égide de ce qu’il appelle « la mafia » des Cubains exilés, des labels qu’ils contrôlent, et de l’entreprise d’Emilio et Gloria Estefan. Il dénonce la censure exercée contre tous ceux qui l’audace d’entretenir des relations amicales avec Cuba et ses musiciens et qui sont boycottés par les radios et dans les festivals de Miami : Oscar D’León (qui a dû faire amende honorable pour pouvoir s’y produire à nouveau), Andy Montañez.... Plusieurs fois sélectionné, jamais élu, il lui faudra attendre 2004, à Los Angeles, pour obtenir enfin un Grammy spécial pour l’ensemble de sa trajectoire musicale.
En 2006, il fait paraître sur son site un texte au vitriol où il annonce qu’il va arrêter les tournées. Sur un ton très polémique, il se dit fatigué de cet univers où les grandes corporations dominent entièrement le marché de la musique et étouffent les producteurs indépendants, où il n’y a plus de concurrence réelle, et où tout ce qui a fait la valeur et le sens de la salsa, sa référence au peuple et à la rue, a quasiment disparu. Comme il n’est pas disposé à courber l’échine ni à « chanter pour chanter », il veut se consacrer désormais à d’autres projets musicaux, et surtout à son engagement politique et social en faveur des hispaniques vivant aux États-Unis, pour lequel il a reçu nombre de distinctions nationales et internationales.

L’attrait de la France l’a-t-il fait revenir sur sa décision ? Lors du festival Tempo Latino 2007, il a ébloui les arènes bourrées à craquer : voix intacte, trombone puissant, orchestre renouvelé avec une section rythmique époustouflante, arrangements nouveaux sur des thèmes d’anthologie comme "Gitana" ... Puisqu’il persiste et qu’il attaque une nouvelle tournée européenne par Paris le JEUDI 26 JUIN et Lyon au Y Salsa Festival 2008 le 27 juin, nul doute qu’il aura à cœur de faire encore plus fort ! Et pour savoir quelles surprises il nous réserve avec son orchestre, une seule solution : accourir en masse et en clave !

©2008 Maya Roy


ATTENTION : Willie Colon sera en concert à Paris le JEUDI 26 JUIN 2008.

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  • Message 1
    • par Chabelita, 15 mai 2008 - WILLIE COLÓN par Maya Roy

      Concert au Carré BW de Paris (rue de Berri) lire la brève ICI

      • par Chabelita, 12 juin 2008 - WILLIE COLÓN par Maya Roy

        les musiciens du concert du 26 juin 2008 à Paris :

        - Willie Colón
        - Osvaldo Melendez
        - Roberto Quintero
        - Luisito Quintero
        - Joseph Gonzalez
        - Rey Alejandre
        - Raymond Colon
        - Luis Cueto
        - Eugenio Perez
        - Peter Brainin