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Vivre à Marín (Venezuela) par Rafael Quintero

Publié le 1er août 2006, par : Chabelita, Rafael Quintero

Marín (prononcez Marine en français) se trouve au Venezuela à San Agustín del Sur (secteur du centre de Caracas). Rafael Quintero chanteur et poête originaire de ce quartier a rédigé un essai sur ses souvenirs dans cet environnement si particulier. Voici la traduction d’une infime partie du texte, traitant plus particulièrement de la musique.

Rafael Quintero vit en France et nous vous conseillons vivement d’écouter ses compositions et interprétations au sein des excellents orchestres :

- Diabloson
- La République Démocratique du Mambo
- Stomboli Salsa
- Zumbao
- Kontigo

Vivre à Marín

Marín est Musique

(...) depuis le début de son histoire Marín est principalement ceci : Musique.
De Barlovento [1], une région inexistante sur la carte du Venezuela mais que tout le monde situe au Nord-Est de l’Etat de Miranda et au Nord du Venezuela sont arrivés légions de noirs, descendants d’esclaves africains dotés d’une richesse ancestrale inimaginable, ils ont peuplé Marín de musique et de magie.
Le théâtre Alameda situé sur l’avenue Ruiz Pineda # la 3ème de Marín fut le point de passage obligé des étoiles de la musique des années 50. Pour en nommer quelques-uns : Benny Moré, La Sonora Matancera, Kid Gavilán, Jorge Negrete, (...)...
Marín est musique puisque des dizaines de groupes se sont constitués là-bas et des musiciens du quartier ont intègré des groupes vénézuéliens ou étrangers : le Trabuco Venezolano (espèce de All Stars créole, avec 5 chanteurs dont 3 habitaient Marín, tout comme 3 des percussionnistes), 3 dans le Grupo Niche de Colombie, deux dans l’orchestre de la India à New York, un avec Eumir Deodato au Brésil. Et en général dans l’orchestre d’Oscar de Léon il y a au moins un représentant du quartier de Marín à la percussion. Il est possible de citer une infinité d’exemples pour souligner ce que nous montrons ici, mais nous devons continuer.
Et continuer c’est énumérer raisons, causes et effets. (...)

(NDT : Rafael Quintero poursuit en développant les chapîtres suivants que nous ne traduirons pas :

- Les cérémonies des croix de Mai et de la Saint Jean
- Le groupe Madera
- Le Joropo tuyero dans le coeur du quartier
- Le théâtre Alameda.
- La lutte contre les expulsions et le Centre Simón Bolívar)

"El afinque de Marín"

 [2]

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El Afinque de Marín - Jacobo Penzo

Jacobo Penzo est arrivé à Marín dans l’idée de réaliser un court-métrage sur la vie des musiciens de Caracas. Quelqu’un lui a dit que dans ce quartier il pourrait rencontrer des musiciens et faire les entretiens de rigueur pour avancer dans son projet de film. Sa surprise de trouver là-bas un tel volume et une telle richesse changea du tout au tout le concept du film. Il fit la connaissance des jeunes musiciens du quartier, et des anciens ayant régalé plusieurs générations avec leur art : les familles Orta, Quintero, Ramos, Blanco.
Il a immortalisé sur la pellicule Felipe Mandingo qui y explique la musique contre la violence quotidienne d’un pays, contre la répression ; comment à travers la musique pouvait s’affirmer une communauté et être oasis de compréhension au milieu de conditions difficiles.
On y voit aussi "Chú" Quintero exposant son cours à travers les boîtes de lait Klint et Reina del Campo qui servaient de tambours pour apprendre à jouer.
Jesús "el Pure Blanco" invitant les jeunes à jouer un guaguanco pour que les caméras captent "comment il acquérit le quartier" et donnant ainsi son titre au film.
Le Groupe Madera [3] joue ses chansons "Compañeros" et "Canción con todos" et en même temps -au milieu de convulsions- Alejandrina Ramos devient La Negra Lorenza et récite la chanson du même nom écrite par Miguel Otero Silva. La même dans une autre séquence conduira une session de formation avec les jeunes filles qui deviendront le groupe Maderita [4], bois d’apamate [5], pin, chêne, noyer, bois noble.

Nous ne manquerons pas de mentionner une figure de haute importance, devenu un maître de la percussion, du swing et de la saveur déployés dans le quartier. Il s’agit de Pedrito Guapachá un conguero exceptionnel, originaire de Cuba, qui lors d’une tournée de Kid Gavilán décida de rester vivre au Venezuela, à Marín où il a trouvé hospitalité, protection et respect. Ainsi qu’une pépinière d’élèves pour apprendre ses arts des tambours.
Il faut faire justice et dire que son école est celle qui a initié ce qui est devenu un passage obligé pour les musiciens de salsa de tout pays.

Nené Quintero apparaît aussi dans le film avec toute sa troupe et faisant le même récit car l’histoire est unique : Los Navideños, Los Gaitetricos, Los Caminantes de Marín, Frank y su Tribu, Los Cinco de la Gaita, El Coloso de Rodas, Mon Carrillo y su Sexteto, Los Hijos de Zoila, El Grupo Tres, Los Dementes, El Grupo Pan, Churummeru, Madera, Los Súper Crema, Son N.K, Cimarrón, Kimbiza, Son Marín.

Felipe explique ce qu’est un quitiplá et le joue pareil que le "Mina" [6] et la "Curbata", ainsi il commence à jouer une rumba avec Francia et Felipe Blanco.
Apparaît alors Orlando José Castillo "Watussi" (...) chantant avec l’orchestre de Mon Carrillo. (...) Il y a une scène dont il faut se souvenir, où sur un des nombreux escaliers du quartier une foule d’enfants descend en courant, étalant leurs jolis sourires (ceux que l’on ne devrait jamais perdre) et ils inondent l’écran et les cœurs des spectateurs de leur joie débordante.
Ceci est le préambule de ce qui va se passer devant la maison de Jesús Blanco. Une descarga va avoir lieu. Une belle jeune fille lave la rue à cet effet, plus haut une gosse danse toute seule. Tout à coup l’écran est envahi de toute une constellation d’étoiles et le "Pure Blanco" coordine les chœurs, tous les musiciens sont là et Luisito Quintero à peine âgé de 12 ans frappe fébrilement avec une paire de baguettes sur un timbal sans défense.

Après avoir vu le film en petit comité dans une maison de la Grande Savane ce même après-midi, la décision a été prise de le montrer à tout le quartier. Ainsi, Alejandrina Ramos, Juan Ramón Castro et Chú Quintero ont assumé l’organisation d’une projection pour tous, pour qu’ils se sentent orgueilleux de ce qu’ils représentaient, de ce qu’ils étaient et de ce que le futur devait leur offrir en tant que communauté, en tant qu’être organisé.
(...) La projection laissa le sentiment de "c’est notre quartier", nous sommes capables avant toute chose de nous identifier dans l’avenir, nous pouvons donner une image du quartier distincte de la drogue, de la violence et du désordre.
L’Afinque de Marín est sorti allié à 2 courts-métrages ( "Mayami nuestro" de Carlos Oteiza et "Caño Mánamo" de Carlos Azpúrua) et est devenu un gros succès dans toutes les salles du pays. (...)

Musique, musique et encore plus de musique

(NDT : Rafael Quintero parle de :
- Carlos Enrique Orta.
- Los Gaitetricos
- Zoila Encarnación Dejesus (pour en savoir plus voir ICI)

Le pugilat pour le n°1 de la percussion

Nous avons déjà dit que de la région d’origine africaine par excellence au Venezuela s’appelle Barlovento, dont arrive à Marín une quantité considérable de personnes avec leurs caractéristiques propres qui impliquent -entre autres- une capacité marquée pour la musique et tout spécialement pour la percussion.
Nous avons déjà dit que Pedrito Guapachá -venu de Cuba- s’est installé pour édifier une cathédrale dédiée à la conga. Et maintenant nous pouvons dire que les élèves avantagés de Guapachá ont continué à perfectionner leur technique et à renforcer leurs connaissances des éléments percussifs (qui jusqu’ici n’avaient pas été étudiés, ni exécutés dans d’autres endroits que les fêtes liées à la santería). Ces jeunes de Marín s’en allèrent à Cuba pour apprendre à la source et à l’école de Jesús Pérez à La Havane. Pour ainsi interpréter les variables des Tambours Batá avec leurs chants respectifs à chaque divinité.
Ces mêmes jeunes mus par le souvenir codifié dans leur ADN sont allés dans les régions de l’intérieur du pays à ascendance africaine pour réapprendre ce qui courait dans leurs veines. Les tambours de Caraballeda, La Savane et Chuspa, Curiepe et San José, Turiamo et Patanemo, El Chino et Farriar, le Batey et Bobures. Ainsi commença le maniement des tambours pipa [7], cumacos [8], chimbangueles, quitiplás, aux côtés des mina [9] , curbata et culo e’puya [10] que le groupe Pan a combiné avec le rock et qui a donné comme résultat une excellente et riche fusion.
Puis le Venezuela fut promu au rang d’une des places où la salsa et les rythmes caribéens en général faisaient fureur. Tout artiste moyennement informé qui passait par Caracas voulait visiter Marín et cotoyer ses musiciens, faire au moins une descarga -là- face au Puro Blanco ou à côté de la maison de Mandingo.

Avec chaque nouvel illustre visiteur qui venait dans le quartier, on montait chaque fois un peu plus dans l’échelle de la célébrité et de plus on apprenait là les différentes techniques avec lesquelles les Fameux brillaient dans les descargas avec 5 ou 6 congas ou tumbadoras.
A part les durs du quartier comme Julián Orta, Guaro, Felipe et Totoño Blanco, Faride Mijares, Felipe Mandingo, Chu Quintero, Renis Mendoza, Miguel Fagundez, Nené Quintero, Ricardo et Nenis Orta, Luis et Robert Quintero, Juan Ramón Castro, Alexis et Yuber Ramírez, Charles Peñalver, etc... qui ont crées une école permanente, venaient des gloires latines de la percussion pour que les jeunes de Marín puissent apprendre sur le tas et en direct, tels : Cachete Maldonado, El Niño Alfonso, Oscar Valdés, Los Papines, Ray Barretto, Mañenguito Hidalgo, Chichi Peralta, etc...
De ce fait, quand plus tard le mouvement musical a commencé à se développer dans d’autres parroisses y compris à l’intérieur de San Agustín (mais dans d’autres secteurs) s’établit une compétition pour avoir le No.1 de la percussion.

A San José ont été élevés les frères Pacheco, dans le quartier "23 de Enero" d’autres encore et à Sarria Orlando Poleo ouvrait une école qui fut la plus près de gagner le précieux trophée.

(...)

(NDT : Rafael Quintero poursuit par une présentation d’Inginio Sanz et de Felipe Mandingo et revient sur l’importance du programme de radio "L’heure de la salsa" de Phidias Danilo Escalona, que nous ne traduirons pas mais pour en savoir plus voir ICI.)

Le Trabuco Venezolano ou le Trabuco de Marín

En 1977 il existait un projet de créer un groupe de musique latine vers lequel convergeraient les instrumentistes les plus en vue du Venezuela. Ainsi la "all stars" de la patrie de Bolívar avait pour mentor et guide Alberto Naranjo. A ses côtés des directeurs et présidents de maisons de disques, le syndicat de musique du Venezuela et des figures phares du monde littéraire et des arts en général attendaient la matérialisation de ce rêve, la naissance de ce géant de la musique caraïbe.
Alberto qui est un illustre organisateur a commencé à s’arracher les cheveux pour faire cohabiter ces hommes talentueux dans des espaces et temps communs. Les répétitions furent possible à l’Association Musicale. Les arrangements d’Alberto sonnaient, le Trabuco promettait dès la première note.
Mais les érudits n’ont pas prêté suffisamment attention à une chose (ou peut être l’ont-ils laissé passer par convenance) : le fait qu’une proportion assez importante (pour ne pas dire plus) des membres de ce all star provenaient de Marín.
Nommons-les :

- Carlín Rodríguez : chanteur
- Carlos Daniel Palacios : chanteur
- Ricardo Quintero : chanteur
- Felipe Rengifo, Mandingo : congas
- Carlos (Nené) Quintero : congas
- Jesús (Chu) Quintero : bongó
- Rosalía Quintero : choeurs
- Luisito Quintero : bongó

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Photo issue du livre de Cesar Miguel Rondon : "El Libro de la salsa".

C’est avec plaisir et ironie que nous avons titré cet aparté. Ce n’est rien de plus qu’un sain et mérité orgueil que de pouvoir revendiquer -une fois encore- notre petit quartier pour lequel nous remercions la providence.

Nous voulons souligner le respect et l’admiration qu’éprouve le quartier entier pour ce maître des arrangements et de la direction d’orchestre qu’est Alberto Naranjo. Grâce à lui Ricardo et Chu Quintero ont pu figurer sur le 3ème enregistrement du « Trabuco Venezolano » même après leur disparition physique dans le triste et célèbre accident du 15 août 1980. (...)

Les ambassadeurs de la saveur

On peut distinguer deux catégories d’ambassadeurs de notre quartier. D’un côté, ceux qui dans l’exercice de leurs fonctions dans un groupe musical déterminé, portent le standard de la saveur dans chaque recoin de la planète où il leur prend de se présenter, revenant toujours dans leur lieu d’origine.
Mais d’autres ont dû laisser le quartier pour un pays étranger. Recherchant une transformation substantielle d’une réalité pas des plus saine dans la majorité des cas.
Conséquemment à la détérioration toujours croissante des conditions de vie dans le pays à partir de 1982, certains vénézuéliens ont trouvé dans le chemin de l’immigration la solution au problème de la chute de leur pouvoir d’achat et du dépérissement de leur existence physique.
Ainsi en cette période a-t-on vu une lueur d’espoir grâce à laquelle certains chanteurs-auteurs du pays ont respiré avec leurs groupes respectifs, comme : Yordano, Ilan Chester, Franco De Vita et Sergio Pérez. Ce petit oasis n’a pas atteint la majorité des musiciens du pays.
Le quartier de Marín n’était pas éloigné de cette réalité si péremptoire et lamentable dans laquelle le Venezuela se trouvait. Profitant de quelques contrats de tournées en Europe et aux Etats-Unis, certains musiciens du quartier réussirent à y rester. Installant ensuite leurs réseaux pour continuer depuis ces pays en faisant leur musique et se convertissant en ambassadeurs de la saveur de Marín. Amenant un peu de soleil à ceux qui réussirent à profiter de leur art.

En 1986 dans une tournée en Europe de Coreorte, 3 des membres de la section percussive vont rester en Allemagne, dans la ville de Koln, créant d’emblée le groupe de musique latine Kimbiza.
Le nucléon fondamental de cette expérience était constitué par Felipe Rengifo (Mandingo), Renis Mendoza et Charles Peñalver qui ont polarisé autours d’eux une pléiade de musicien allemands, captivants par leurs excellentes aptitudes.
A Caracas, au cœur de la ville, la nouvelle créa confusion et chagrin. Divers groupes qui avaient ces jeunes dans leurs rangs subirent une grave blessure qui fut difficile à soigner.

Nonobstant la raison devait s’imposer, chaque jour il était plus difficile de décrocher un contrat pour animer un bal, un enregistrement ou une apparition payée à la télé et le peu de possibilités de travailler qui se présentaient ne couvraient pas les nécessités à cause du poids de la crise économique. De cette manière, sortir du Venezuela était une condition quasi-inévitable si résister en étant musicien était la consigne.

Après avoir établi la tête de pont en Allemagne pour les gens de Marín, d’autres musiciens et danseurs arrivèrent pour s’installer et aider au fonctionnement du monde des arts d’ascendance latine.

Parmi eux Ima América Martínez, violoncelliste symphonique notoire, dotée d’une bourse pour pouvoir développer ses capacités sur cet instrument dans la ville lumière, qui après s’être installée à Paris, décida monter à Essen pour voir comment ça se passait par là auprès de ses cousins et amis, Mandingo, Renis et Charles.
L’environnement allemand lui convint tant qu’elle retourna à Paris, emballa ce qu’elle put et ce qu’elle n’offrit pas à ses camarades de classe.
Aujourd’hui à Koln elle se dédie au chant et à la composition de la salsa, membre fondamentale de l’orchestre « la Conexión Latina ».
Son succès est indiscutable et avec un autre vénézuélien du quartier "23 de Enero" : Javier Plaza, ils sont les chanteurs les plus demandés de la vie musicale salsera en Allemagne.

(NDT : Rafael Quintero continue à dépeindre la vie du quartier avec le chapître : "aspects ludiques et grégaires" où on est plongé dans les loisirs des habitants, du base ball à la religion. Il termine avec "Bravaches bénins et malins" où il montre comment pauvreté, violence et drogue ont changé la vie du quartier. Pour notre part la traduction s’arrête ici).

Rafael Quintero


Traduction : Chabelita


[1] NDT : Barlovento = région du Venezuela qui occupe une grande partie de l’état de Miranda. Caractérisée par une dense végétation qui servit de refuge aux esclaves en fuite à l’époque des colonies. Pour plus d’informations voir Ici

[2] NDT : El afinque de Marín, année : 1979  ; durée : 25 min ; Couleur ; documentaire de Jacobo Penzo ; producteur : Departamento de Cine de la ULA ; Photographie : Hernán Vera ; Son : Stefano Gramitto, Héctor Moreno ; Editeur : José Alcalde.

[3] NDT : Madera = bois.

[4] NDT : Maderita = petit bois.

[5] NDT : Apamate = arbre que l’on trouve du Mexique au Venezuela, donnant de belles fleurs ; nom commun : Tabebuia rosea.

[6] NDT : Mina = tambour exécuté dans le secteur de Barlovento, pendant la fête de Saint Jean.

[7] NDT : Pipa = tambour afro-vénézuélien élaboré dans un baril.

[8] NDT : Cumacos = énormes tambours cylindriques fabriqués à partir d’un tronc d’avocatier (Persea americana).

[9] NDT : Mina = tambour exécuté dans le secteur de Barlovento, pendant la fête de Saint Jean.

[10] NDT : Culo ’e puya = nom donné aux trois tambours ronds joués dans la région de Barlovento. Ces membranophones se mettent entre les jambes et leur intérieur se taille en forme de sablier.