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Salsa Batá Dax

Au festival Toros y Salsa de Dax, concerts événementiels de l’orchestre Batacumbele, qui joue pour la première fois en Europe.

Première publication 10 septembre 2004, Publié le 1er janvier 2005, par : Yannis Ruel

Ángel « Cachete » Maldonado et ses acolytes du collectif Batacumbele, têtes d’affiche du 10eme festival Toros y Salsa de Dax, ouvriront leur répertoire de songo-jíbaro-funk aux rythmes des tambours batá, sur une incantation dirigée aux « orishas guerriers : Elegua ou Ochún, en fonction de notre état d’esprit au moment de monter sur la scène ». [1]

Déjà en 1936, date à laquelle lui fut concédé l’autorisation de sortir de leur cadre cérémoniel ces instruments sacrés des nations Yoruba, Bantú, Lucumí ou Carabalí, préservés sur la plus grande des Antilles depuis l’époque de la traite négrière, l’anthropologue cubain Fernando Ortíz (1881-1969), père des études afro-américaines, exprimait sa gratitude envers les divinités de la santeria (complexe religieux afro-cubain dont l’influence déborde sur toute la Caraïbe) :“Mille mercis à Changó, le dieu de la musique ! Les tambours batá et les chants ont conquis les microphones, les phonographes, et même gagné les orchestres symphoniques des auditoriums et les salles de cinéma » [2]. Avant de préciser que, dans bien des cas, cette ouverture au monde profane pouvait profondément dénaturer l’authenticité de cette musique. Depuis, l’engouement pour l’ethnographie et les musiques du monde a permis aux batá de faire le tour du monde, Cuba voyant depuis plusieurs années déjà des contingents de frappés de la percussion venus s’initier aux fameux tambours à deux membranes et autres manos secretas de la rumba.

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Batacumbele
photo (c) chabelita

Sur l’île de Porto Rico, dont les liens au continent africain n’ont jamais été tracés avec autant de précision, on estime généralement que les batá ont été introduits après la Révolution Cubaine, vía New-York. « Le premier « tambour de Fondements » (batá) qui est arrivé à Puerto Rico, celui avec lequel j’ai été consacré, appartenait à Eugenio Scull, un vieux monsieur cubain qui avait dirigé un groupe à New-York, dans lequel jouait Patato et les meilleurs tamboreros de la ville. Il s’est installé à Puerto Rico au milieu des années 70 et organisait des activités en faisant venir des gens de New-York, et c’est comme ça qu’on a commencé », explique Ángel « Cachete » Maldonado, fondateur et directeur rythmique du groupe Batacumbele. En 1980, « Cachete » Maldonado, Eddie « Guagua » Rivera, Eric Figueroa et Papo Vázquez, désabusés par la tournure prise par la salsa new-yorkaise, décident de rester sur leur île natale à l’occasion d’une tournée de l’orchestre Super Salsa, de Luis « Perico » Ortíz. Ces dissidents ont le projet de fonder un laboratoire qui explorerait les différentes possibilités combinatoires du patrimoine rythmique de la Caraïbe. En même temps que Batacumbele -littéralement « s’agenouiller face au tambour », en yoruba- est aussi crée un « Atelier Culturel Afro-Antillais », « voué à enseigner les différents rythmes et danses de la région aux enfants de Barrio Obrero (secteur populaire du quartier de Santurce, dans la capitale, San Juan, d’où est originaire « Cachete ») ». Un an après sa fondation, Batacumbele fait sensation à San Juan lors d’un concert historique qui réunit sur scène Mongo Santamaria, Tata Guines, Patato Valdés, Tito Puente... Au milieu de ce dream-team de la musique latine, « Cachete » présente au public ses deux meilleurs éléves, au contrôle des batá : Anthony Carillo, (« le meilleur bongocero du monde », selon Eddie Palmieri) et Giovanni Hidalgo, alias « Mañenguito », fils et petit-fils de percusionnistes légendaires.

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Batacumbele
photo (c) chabelita

Cette rencontre au sommet des meilleurs percussionistes cubains, new-yorkais et portoricains n’est pas fortuite. Issu lui aussi d’une famille de musiciens, « Cachete » représente cette identification de plusieurs générations de musiciens portoricains aux traditions afrocubaines. En 1978, il participe d’un disque légendaire, la première rencontre entre musiciens new-yorkais et cubains restés sur l’île depuis l’avénement du régime castriste, « Típica 73 en Cuba : Intercambio cultural ». Et déjà s’intéresse au songo, un rythme musclé inventé par Changuito, le percussioniste de l’orchestre havanais Los Van Van. Deux polémiques accompagneront dés lors la trajectoire de Batacumbele : est-il légitime pour des Portoricains de s’évertuer à « jouer cubain » au lieu de se pencher sur les rythmes autochtones de la bomba et de la plena ? Qui, des Cubains ou des Portoricains, sont en définitive les meilleurs à ce petit jeu là ? Questions que « Cachete » balaie d’un revers de la main : « Notre intention a toujours été de nous émanciper des rythmes traditionnels, des patrons rythmiques établis dans la salsa . On a commencé à mélanger calypso, bomba, yesa, le tout sur une base de songo et l’on se rend compte que la combinaison de ces différents rythmes antillais donne d’excellents résultats. (...)Cuba et Puerto Rico sont les deux ailes d’un même oiseau, nous avons grandi ensemble, notamment sur le plan de la culture et de la musique. Tu ne peux pas dire à un enfant de mon quartier qui a appris à jouer de la tumbadora avant de savoir parler que cet instrument n’est pas de chez lui... De la même manière, aux yeux des Cubains et de beaucoup de gens, Giovanni est le meilleur soliste du monde sur cet instrument aujourd’hui. »

Batacumbele n’a enregistré que deux albums en studio, pour le label Tierrazo, Con un poco de songo (1981) et En aquellos tiempos (1983). Tous les membres de l’orchestre ont depuis mené des carrières en solo, sans parler de Giovanni Hidalgo, qui court entre la Berklee School of Music et ses apparitions de « guest-star » aux quatre coins de la planéte (ses K-7 vidéos d’apprentissage de la percussion afro-cubaine exerce par ailleurs un quasi-monopole sur le marché). Le cocktail Batacumbele ne s’apprécie donc plus qu’à l’occasion de concerts évenementiels (et sur enregistrements « live », le troisième, avec DVD, étant en préparation), comme promettent de l’être ceux de Dax, puisqu’il s’agit de la première présentation de l’orchestre en Europe. L’équipe est attendue au grand complet, à l’exception de Juancito Torres, “la trompette de Puerto Rico”, décédé l’an dernier, et de Papo Vázquez, qui honore d’autres engagements. Inspiré par le sang taurin qui aura coulé dans les arénes un peu plus tôt, on souhaite ce soir à Batacumbele mucho aché [3] !


[1] Une version courte de cet article est parue sur Libération le 10 septembre sous le titre de Porto Rico, force de percussions (NDLE)

[2] Fernando Ortíz, La música afrocubana, Ediciones Júcar, 1974, Madrid, p.155.

[3] NDLE Aché est un mot utilisé dans la Santéria pour donner une bénédiction