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Ruben Blades - Interview Descarga.com - 2ème Partie

Traduction en français de l’article de Bruce Polin paru en 1996.

Publié le 3 novembre 2003, par : Chabelita

Cette entrevue entre Bruce Polin du site Descarga.com et Ruben Blades est très riche et nous avions décidé de la traduire en français sur le forum Salsafrance. Etant tombée dans l’oubli des messages du forum, nous avons décidé de l’exhumer et de la conserver dans les archives de Buscasalsa.

Entrevue avec Rubén Blades

par Bruce Polin

12/01/96

Le multi-talentueux Ruben Blades - compositeur, chanteur, acteur et politicien…. Par Bruce Polin.

- Retrouvez l’article d’origine en cliquant sur la : Deuxième partie.

Bruce Polin : Bien, changeons de sujet maintenant. Ruben Blades, Président du Panama. Comment percevez-vous ce titre maintenant que les élections sont loin derrière nous ?

Ruben Blades  : Je vois le service publique comme quelque chose qui devient une responsabilité si vous pouvez utiliser votre influence d’une manière constructive. Aujourd’hui, il est peu commun de rencontrer des personnalités du showbiz ou des célébrités qui possèdent l’expérience et la formation qui les prépareraient à exercer des responsabilités dans le service publique. Michael Jordan peut marquer en smatchant mais c’est à peu près tout, il me semble. Je ne le vois pas sénateur ou président. Peut-être pourrait-il l’être, je ne sais pas.

Bruce Polin : Il y a Bill Bradley...

Ruben Blades  : Oui, mais c’est une autre histoire, Bradley a suivi une école de Droit. Il est très inhabituel pour un chanteur-musicien, qui chante des chansons populaires, d’avoir le type de formation que j’ai. Cette formation par elle-même ne vous assure pas le succès en politique, mais elle le rend possible grâce à la discipline acquise à l’université pour obtenir le diplôme. Et quand les gens en me regardant ne voient qu’un musicien ils font une erreur s’ils croient que je suis une personnalité uni-dimensionnelle. Je ne le suis pas. L’autre point clé est que dans une societé où les gens ne respectent plus les hommes politiques, ils placeront leur respect dans des hommes en qui ils croient. On me fait confiance grace à mon succès, ma consistance et la qualité de ce que j’ai accompli. Et aussi, parce que je n’ai jamais volé personne là-bas. La formation, ma formation juridique, apporte cette présomption de capacité, d’intelligence, qui fait que les gens penseront et diront : Oui, je peux croire que cette personne serait capable de faire un meilleur travail que ceux qui sont en train de me détrousser.

Pour moi, l’engagement politique dérive d’une part de cette connaissance et il s’est aussi révélé être un acte d’auto-défense. Je veux dire, je me plains toujours de ce que les politiciens font. Pourquoi alors ne pas faire quelque chose à ce sujet ? Une chanson comme Pablo Pueblo ne va pas changer le monde. Nous allons le changer de manière pacifique ou violente. Alors faisons-le de manière pacifique, par le processus démocratique. Personnellement, il y avait une autre raison, à-savoir la contradiction qui est apparue entre le chanteur qui chante des chansons sociales, basées sur la précarité, les vertues et les espoirs de l’Amérique Latine, et les gens qui peuplent ces chansons. Quand j’ai commencé à écrire Pablo Pueblo, je ne gagnais pas 50 dollars par mois au Panama. J’allais à l’université durant la journée, j’allais travailler dans l’après-midi pour gagner 50 dollars par mois. Ruben Blades en 1996 peut gagner 20 000 dollars d’un coup, en un concert. Il s’est donc crée un grand fossé, énorme. Et j’ai commencé à faire face à cette contradiction et à dire : "Vous savez, je vis mieux que les gens à propos desquels je chante". Et ce sont eux qui ont rendu possible que je vive comme je vis aujourd’hui, qui m’ont permis à moi et à ma famille d’échapper à la condition précaire dans laquelle la majorité de ces gens est toujours embourbée. C’est pourquoi la seule facon que j’ai trouvé de souligner la sincérité de mon travail et de faire face aux responsabilités que je ressentais était d’aller dans la rue. Je veux dire, on change le monde dans les rues. Alors abandonne le confort que la richesse, la célébrité et je ne sais quoi d’autre, t’ont donné et tu descends dans la rue maintenant avec les gens dont tu prétends te préoccuper et tu essayes de changer quelque chose. Et, en ce sens, cela a été une décision très facile à prendre.

Bruce Polin  : Je peux imaginer que ça a été un sentiment de soulagement énorme… Je veux dire, il y a tant de responsabilité et de poids attachés à cette fonction que d’une certaine manière c’est asservissant. Vous n’êtes pas libre de faire d’autres choses. Est-ce que vous ressentez toujours un sentiment d’échec pour ne pas avoir gagné cette élection ou bien une sorte de soulagement ?

Ruben Blades  : Et bien c’est un sentiment partagé. Je crois que le pays ne va pas mieux et cela m’attriste, et je n’ai pas participé à ces elections pour perdre, et je n’apprécie pas de ne pas avoir été capable de gagner, pas dans le sens personnel mais pour ce que cela signifie pour le pays. Nous sommes dans une situation pire aujourd’hui que nous ne l’étions il y a deux ans alors cela fait mal. Je ne cesserai pas de participer au processus politique . Pourtant je ne pense pas maintenant me représenter aux présidentielles de 1999. Je ne crois pas que le pays soit encore prêt, je ne crois pas que je le sois non plus et une des premières choses que j’ai à faire est de retourner au Panama et y rester. Et en même temps, je dois donner l’opportunité aux choses de se développer et mûrir. Nous avons commencé quelque chose de très important en créant ce parti de rien. Totalement indépendant, lié à aucune idéologie ou quelque groupe d’intérêts.

Il ne dérive pas non plus des bases de puissances économiques traditionnelles au Panama ou d’ailleurs. C’est un processus dans lequel nous confrontons les gens avec le besoin d’assumer la responsabilité pour leurs décisions et leurs vies. C’est un changement générationnel qui produira le type de Panama que nous disons tous vouloir. Ce changement a débuté en 1991. Je veux dire, je n’ai aucun doute que nous avons eu beaucoup plus de votes que ceux qui nous ont été crédités officiellement. Nous avons terminé officiellement troisièmes avec 182 000 votes, mais je ne crois pas un instant en ces résultats. Cependant, avoir terminé 3èmes, sans aucune alliance, dans un champs de 24 partis, pour un candidat comme moi -sans aucun antécédant politique, sans argent : quand nous avons commencé la campagne j’avais 3 000 dollars - attaqué par tous les partis et les médias et avoir été capable de survivre, d’avoir eu un tel support du peuple Panaméen me donne une foi immense dans le futur de mon pays et de l’optimisme. Je ne vais pas tourner le dos à cela. Pourtant je suis réaliste. Ce n’est pas un exercice de vanité. Je ne vais pas utiliser la confiance qui m’a été accordée à des fins de propagande publicitaire personnelle. Le pays et moi-même ne sommes pas prêts à l’heure actuelle pour aller au-delà de la phase d’organisation. C’est pourquoi ce que nous devons faire maintenant, c’est nous organiser. Je ne projette donc pas maintenant de me présenter de nouveau aux prochaines présidentielles. Ce qui ne signifie pas que je ne le ferai pas plus tard.

Bruce Polin : Comment appréhendez-vous l’idée de devenir plus visible sur la scène politique aux USA ?

Ruben Blades  : Non, tout d’abord : je ne suis pas un citoyen américain. Deuxièmement, la communaute latine…nous nous comportons comme une tribu, comme une tribu guerrière et je continuerai à essayer d’être un porte parole de la raison, et d’insister encore et toujours sur la nécessité de jouer nos similarités contre nos différences. Mais je ne me vois pas devenir politiquement actif ici, du fait que je ne suis pas un citoyen US et aussi parce que maintenant ce sur quoi nous devons concentrer nos efforts c’est essayer de créer une base commune pour tous les représentants latins ici. Je veux dire que nous devons réellement faire cela et à moins de le réaliser, rien de positif n’arrivera à notre communauté dans ce pays.

Bruce Polin  : Changeons à nouveau de cap et parlons un peu de vos projets en cours, "The Capeman". La comédie musicale de Paul Simon basée sur le meurtre de Salvador Agron. Avez-vous recherché cette participation ou bien vous a-t-on appellé ?

Ruben Blades  : Oui, Paul m’en a parlé et j’ai pensé que c’était très intéressant. Je me souviens de cette affaire, l’affaire Salvador Agron. Je me souviens d’une lecture sur ce sujet alors que j’avais à peu près 11 ans. C’était un peu comme l’originel …"driveby" [1]. Maintenant les gens sont tués dans le centre-sud de Los Angeles en "driveby" et il y a tant de violence parmi les jeunes. Je pense que Agron était un des premiers épisodes de ce qui semblait être de la violence irrationnelle à cette époque mais qui en fait était la conséquence du racisme, de l’indifférence et du manque de perspectives. Un sociologue du nom de Cohen a écrit sur le thème de la sous-culture. Vous savez, l’autre culture qui est la sous-culture qui existe dans chaque ville, et il y a des gens qui vivent dans un monde différent avec des règles différentes, des réactions différentes et nous prétendons qu’il n’en n’est rien. Nous prétendons qu’ils n’existent pas. Nous prétendons que ce qu’ils font n’a aucun impact sur nos vies. Mais les gens voient des sans-abris tous les jours, ils les voient manger dans les poubelles et personne ne va vers eux pour leur dire : "Ne faites pas ca, laissez-moi vous acheter un plat alimentaire". Je me fiche de ce que les gens disent, "Non, cela ne m’affecte pas" ou "Qu’il aille au diable, qui sait si ce n’est pas sa faute". Nous nous rabaissons chaque jour un peu plus avec cette attitude. Permettre que ces choses se passent, diminue une ville et diminue les individus. Ainsi, ce qui est arrive à Salvador Agron à cette époque a été attribué à des pulsions meurtrières chez cet enfant alors qu’il s’agissait en fait d’un cri d’alarme que nous n’avons pas écouté. Nous n’avons pas réagi. Nous n’y avons pas prêté attention. Cela nous a mené au niveau de violence que nous connaissons aujourd’hui. Aujourd’hui c’est si commun, mais en 1959 le meutre de ces deux enfants dans une aire de jeux fut un choc. Et cela n’a pas seulement choqué les USA, cela a choqué le monde entier. Comme je vous l’ai dit, j’ai lu un article sur ce sujet au Panama. Et ce dont la pièce de théatre parle ce n’est pas seulement…il ne s’agit pas du tout de rendre attrayant l’épisode mais d’explorer l’impact qu’il a eu sur la vie des gens de cette époque.

Bruce Polin  : Cela semble réellement être un projet fascinant.

Ruben Blades  : Et c’est également une opportunité pour écouter des sons latins à Broadway. Je ne sais pas quand cela s’est passé pour la dernière fois. Et je sais encore moins quand pour la dernière fois un latin a eu le rôle principal sur la scène de Broadway. Il y a Chita Rivera mais ce n’est pas commun. C’est donc une pièce intéressante. Et nous sommes amis avec Paul depuis pas mal d’années.

Bruce Polin  : Cela s’est donc passé très naturellement ?

Ruben Blades  : Et bien il a pensé, vous savez il a dit : "Qui est ce que je connais, qui peut chanter cela et qui a un nom auquel les gens , anglo-saxons inclus, puissent se rattacher ?" Marc Anthony est présent également, il joue le rôle du jeune Agron et je joue celui d’Agron plus âgé.

Bruce Polin  : Cela va être un immense succès, je pense.

Ruben Blades  : Nous verrons bien ce qui se passera. Une chose que j’ai appris au cours de ma vie c’est, vous savez, j’ai été dans des films comme "The two Jakes" avec Jack Nicholson, dont je croyais au succès et ils n’ont guère marché.

Bruce Polin  : Alors on ne sait jamais.

Ruben Blades  : On ne sait jamais.

Bruce Polin  : Cela ressemble à un rêve qui se réalise, combiner le chant et jouer un rôle.

Ruben Blades  : Certainement, je ne l’avais jamais fait auparavant. C’est l’autre aspect qui m’a attiré dans ce projet. J’ai tout fait mais jamais une comédie musicale.

Bruce Polin  : Est-ce que vous vous voyez faire davantage de théatre ?

Ruben Blades  : J’adorerais faire plus de théatre, mais je ne sais pas… Je ne veux pas nécessairement faire des comédies musicales. J’aimerais jouer. Mais je ne l’ai jamais fait et une des raisons pour lesquelles je ne l’ai jamais fait c’est l’engagement. Je veux dire, vous devez véritablement vous investir pour une période entière. Ce que je veux dire c’est que cet engagement va me monopoliser… je veux dire, je viens juste de refuser une proposition de Wim Wenders pour faire un film, or vous savez , je voulais véritablement travailler avec lui. Cela me fait du mal de ne pas avoir pu le faire mais vous savez…

Bruce Polin  : Qu’est ce que le fait d’être Ruben Blades vous permet de faire, mis à part l’argent, et que vous trouvez véritablement positif pour vous dans votre vie.

Ruben Blades : La possibilité de rencontrer des gens d’horizons trés variés et aussi des gens que j’admire depuis des lustres.. A travers ces rencontres, j’ai la chance d’étendre mes connaissances et de confirmer les vérités et erreurs avec un effet positif sur ma personnalité. Je veux dire, je suis ami avec des gens comme Carlos Fuentes [2] qui est un excellent écrivain et certainement futur prix nobel et que j’ai été amené à connaître pour ce que j’ai fait. Gabriel Garcia Marquez, maintenant Derek Walcott qui travaille avec Paul sur la pièce. Derek je crois a 93 ans. Nobel en littérature. Ella Fitzgerald une fois m’a appellé, "Salut Ruben" dans un avion.

Bruce Polin  : C’est cool !

Ruben Blades : Oui, je sais. J’ai pensé, elle me connais. Ces rencontres sont stimulantes.

Bruce Polin  : Cela doit être vraiment gratifiant.

Ruben Blades : Ca l’est véritablement. Et être capable de parler à ces gens, souviens-toi que cela s’accompagne d’une confiance basée…je crois sur la façon dont je me suis conduit toutes ces années. J’ai été assez consistant. Et j’ai aussi bien les pieds sur terre, ce qui fait que les gens sentent qu’ils me sont accessibles. Je veux dire, c’est très intéressant, les gens m’appellent par mon prenom quand ils me rencontrent. Et même les gens que je n’avais jamais rencontré auparavant. Ils disent, "hé Ruben, comment ça va ?" Que ce soit le portier ou le chauffeur de taxi. C’est ce qui je pense est le meilleur. Ce sentiment d’accès au monde. C’est ce qu’il y a de mieux. Et ça pour moi c’est la chose la plus importante parce que le reste c’est…vous savez vous n’allez pas l’emmener. Les choses matérielles, vous n’allez pas les emmener avec vous.

Bruce Polin  : Ma dernière question, quelle musique écoutez-vous en ce moment ? Qu’est ce qu’il y a dans votre lecteur CD maintenant ?

Ruben Blades  : J’écoute de la musique Brésilienne régulièrement. Et puis j’écoute différents groupes. Des groupes Panaméens, j’écoute les nouveaux groupes que nous produisons au Panama. Mais en général, Copland et Grieg, la musique baroque. Los Muñequitos de Matanzas, Cortijo y su Combo avec Ismael Rivera. De la musique Brésilienne. Des groupes qui ne sont pas connus ici comme Editus du Costa Rica. J’écoute donc beaucoup de choses très différentes. Ce que je ne fais pas c’est écouter la radio. Je n’allume jamais la radio, jamais. Et je n’écoute jamais ma musique sauf si une fois de temps en temps quelqu’un m’appelle sans à-propos pour me dire quelque chose au sujet d’une chanson. Alors je mets le disque, je l’écoute et je me dis, "Mec c’est un bon disque. Parce qu’avec "Son del Solar", "Antecedente", "Caminando" et "Amor y Control", ce sont de sacrément bons disques. Mais en general j’écoute à peu près la même chose. De la musique Brésilienne en tout cas : Caetano Veloso, Chico Buarque, Eliz Regina, Quarteto Ency, MPB4, Joao Bosco.

Bruce Polin  : Ruben Blades chanteur, écrivain, compositeur, acteur, maintenant assassin [3]. Vous avez tout fait. Merci beaucoup. "Descarga" vous souhaite le meilleur et de poursuivre sur la voie du succès.



Un grand merci à "El_Gran_Varon" du forum Salsafrance qui a réalisé la moitié de cette traduction.



[1] Driveby : violence aux USA = on tire sur les passants depuis une voiture qui roule.

[2] Carlos Fuentes : écrivain mexicain et ex-ambassadeur du Mexique en France.

[3] ...dans une comédie musicale.