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Ruben Blades - Interview Descarga.com - 1ère Partie

Traduction en français de l’article de Bruce Polin paru en 1996.

Publié le 30 octobre 2003, par : Chabelita

Cette entrevue entre Bruce Polin du site Descarga.com et Ruben Blades est très riche et nous avions décidé de la traduire en français sur le forum Salsafrance. Etant tombée dans l’oubli des messages du forum, nous avons décidé de l’exhumer et de la conserver dans les archives de Buscasalsa.

Entrevue avec Rubén Blades

par Bruce Polin

12/01/96

Le multi-talentueux Ruben Blades - compositeur, chanteur, acteur et politicien…. Par Bruce Polin.

- Retrouvez le texte d’origine en cliquant sur la : Première partie.

Bruce Polin : Je pense que nous devrions tracer votre profil pour nos lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec le vaste domaine que vous cultivez. Commençons par votre naissance.

Ruben Blades : Je suis né au Panama -la République de Panama-, le 16 juillet 1948 dans la ville même de Panama, dans le quartier appelé San Felipe. Ma mère Anoland Bellido de Luna était cubaine. Elle était chanteuse et pianiste, excellente dans les deux, elle est arrivée au Panama à la fin des années 40 et y est resté. Elle y a rencontré mon père, qui à cette époque était aussi musicien, Ruben Blades, né à Santa Marta en Colombie et qui est arrivé bébé au Panama. Mon père était donc panaméen.

Bruce Polin : Je vois. Avez-vous grandi au Panama ?

Ruben Blades : Mon grand-père du côté paternel était anglais. C’est pourquoi je m’appelle Blades. Quand les gens me demandent : "comment se prononce votre nom ?" Je réponds Blades. Si les gens veulent le prononcer Blá-des, cela ne me dérange pas tant qu’ils ne pensent pas que j’ai honte de mon nom ou que j’essaye d’angliciser mon nom pour faire mieux ou quelque chose de stupide dans le genre. Mais si quelqu’un prononce Blá-des, ça me va. Mon grand-père du côté paternel était anglais, du côté maternel il était né en Louisiane à la Nouvelle-Orléans. Et ma grand-mère maternelle venait de Galice en Espagne, du côté paternel elle était colombienne.

Bruce Polin : La Nouvelle-Orléans est un épicentre mondial de la musique…

Ruben Blades : et du commerce. Partout où il y a un noeud commercial, il y a beaucoup de musique.

Bruce Polin : Certains disent que les origines de la "clave" dans la musique pop contemporaine se trouvent dans le jazz de Louisiane.

Ruben Blades : Ce qui est intéressant là-dedans c’est l’échange de musique intervenue entre la Nouvelle-Orléans et Cuba, je veux dire, il y a des ferries qui vont d’un port à l’autre. Ils ont des musiciens, Kid Ory et tous ces gars, ils étaient la racine du jazz, du Dixieland [1] et toutes ces choses qu’on trouvait à la Nouvelle-Orléans - avaient des contacts avec Cuba. Beaucoup de choses arrivant à La Havane avaient été écoutées et appréciées par des musiciens de la Nouvelle-Orléans. Et vice-versa.

Bruce Polin : Quelle est la 1ère musique que vous vous souvenez avoir entendu au Panama quand vous étiez enfant ?

Ruben Blades : Je dirais que c’est un mélange d’influences. Au Panama, les stations de radios étaient très permissives. Au panama je n’ai pas grandi avec la rigidité du format radio [2]. Au Panama les DJ vous passent un big band, Stan Kenton, ou vous jouent du Frank Sinatra ou une chanson de Tony Bennett et cela s’enchaîne avec du Benny Moré ou Casino de la Playa, puis un trio mexicain ou Portoricain, de la guitare et des voix, et cela peut continuer avec du rock & roll. J’ai donc grandi en écoutant tout ça.

Bruce Polin : Une sacrée palette

Ruben Blades : Oh oui. C’est ce que je voulais dire. Au Panama notre génération a grandi avec ça.

Bruce Polin : Quand vous êtes vous dit : "Je veux être musicien" ?

Ruben Blades : Quand j’étais enfant, je me rappelle ma mère en train de chanter. Elle était aussi actrice de "soap opera" à la radio, mais elle chantait. Nous n’avions pas de piano à la maison -nous ne pouvions pas nous le permettre et nous n’avions pas la place d’en avoir un. Nous vivions dans un deux pièces, pas la place pour un piano. Mais elle était pianiste, et je le savais, et je l’ai vu chanter, jouer avec un groupe, et je pense que cela a dû m’impressionner, extrêmement. En plus, j’étais à cette époque -comme tout le monde- un auditeur de radio. Il n’y avait pas de télé, donc la radio nous apportait tout. Et la musique prenait une part importante dans nos vies. La radio était allumée toute la journée. Je pense que c’est une combinaison de tous ces éléments. Ce qui m’a le plus amené à chanter, c’est le rock & roll. Quand j’ai vu Frankie Lymon & the Teenagers -ils apparaissaient dans un film appellé " Rock, Rock, Rock"- je n’avais jamais vu quelqu’un de 20 ans chanter. Tout ce que j’avais pour modèle c’étaient des gens de l’âge de mon père. Qu’ils aient 20 ou 22 ans ne faisait pas de différence pour moi, ils avaient l’air comme mon père. C’’était la 1ère fois que j’ai pris conscience qu’un enfant pouvait chanter. Des enfants chantaient, s’amusaient et je voulais faire ça. "Frankie Lymon & the Teenagers" sont venus au Panama. Ils étaient immenses -grands- et ils sont venus au Panama ! Je n’ai pas pu les voir. Je n’ai pas été autorisé à le faire.

Bruce Polin : Quel âge aviez-vous à ce moment là ?

Ruben Blades : 9, 11 ans à peu près.

Bruce Polin : Il était votre contemporain. Quelqu’un d’à peu près votre âge, que vous pouviez prendre en modèle...

Ruben Blades : Frankie Lymon est quelqu’un que j’ai vu et je me suis dit "s’il peut le faire, je peux le faire aussi !" (...) à mon avis c’est pour cela que le rock a toujours de l’attrait. Le rock est une musique jeune, orientée vers la jeunesse. Cela parle à toute une génération.

Bruce Polin : Quel genre d’enfant étiez-vous ? Timide ? Un artiste naturel ? Cabotin ? Jouiez-vous pour votre famille ?

Ruben Blades : J’étais très timide, et je n’ai pas joué pour ma famille. Mais à environ 13 ans, j’ai commencé à chanter dans le voisinage. Nous faisions du "doo-wop" dans un immeuble appellé Audisio. Cela a eu beaucoup d’écho au 2ème étage. Nous y allions souvent et nous y jouions. J’ai commencé à y aller et à chanter des boléros moi-même.

Bruce Polin : à 13 ans, vous chantiez du "doo-wop", avec vos amis ?

Ruben Blades : Oui, les gens aimaient cette musique au Panama, à peu près le même phénomène qu’ici. Je me rappelle quand j’étais au Johnny Carson Show et nous parlions de notre parcours, à propos de Panama et d’autres choses et à un moment j’ai dit à Carson "vous savez que ce show est regardé au Panama en ce moment ?". Il a répondu quelque chose comme "oui bien sûr". C’était presque comme si les gens pensaient qu’en Amérique Latine nous n’étions pas au courant de ce qui se passe ici. Mais nous l’étions. J’ai entendu "Heartbreak Hotel" d’Elvis Presley en même temps qu’aux Etats-Unis, et avec le même impact. J’avais environ 7 ans. C’était en 55 ou 56.

(...)

Bruce Polin : Qu’est-ce qui vous a amené à New-York ? Et en quelle année ?

Ruben Blades : Je suis venu pour la 1ère fois à New-York en 1969. A cause de l’université, l’université Nationale du Panama a été fermée par les militaires. Et la faculté de Droit était fermée, j’ai donc eu une année sabbatique ou presqu’une année.

Bruce Polin : Vous étudiiez donc le droit ?

Ruben Blades : Oui, j’étudiais à la fac de droit mais elle a fermé en 1969. Et, mon frère, Luis, travaillait à la Pan American. Et si vous travaillez dans une compagnie aérienne, vos proches peuvent voyager pas cher, c’est comme ça que je suis arrivé à New-York, pour 20 dollars. Mais j’ai aussi rencontré un producteur ici, Pancho Cristal. Il produisait, des gens tels que, le "Joe Cuba Sextet", "Richie Ray & Bobby Cruz". Et Pancho était un producteur à succès. Un cubain, un juif-cubain. Il m’avait vu au Panama et il m’a parlé de faire quelque chose à New-York, j’ai donc saisi l’opportunité quand je suis venu, j’ai enregistré mon 1er album avec Pete Rodriguez en 1969. Pete Rodriguez celui qui fait du boogaloo. Pas Pete El Conde. Nous avons fait tous les morceaux en deux semaines. Lino de La Sonora Matancera a fait quelques morceaux, Dieu le bénisse. J’ai enregistré cet album, puis je suis retourné au Panama. L’université a réouvert et j’ai repris les cours. C’est un point important à clarifier, car beaucoup ne comprennent pas mon voyage de 1969 et mon retour au Panama pour finir ma scolarité. Quand je suis retourné à New York c’était en 1974 ou 1975, je ne sais plus trop. Je suis allé à Miami en 1974 et à New York ensuite, à la fin 74 je pense.

bruce Polin : En 1974, l’histoire commence avec votre 1er concert avec le label Fania...

Ruben Blades : Avant cela, avant mon voyage à New York, des gens comme "Roberto Roena" et "Richie Ray" ont essayé de me faire signer un contrat avec Fania. Ils m’avaient vu jouer au Panamá, mais au Panamá j’ai dû arrêter de jouer car les profs de l’université étaient contre. J’ai été convoqué et on m’a dit : « Vous n’avez pas à jouer tant que vous étes étudiant à l’université de droit et de Science Politique". J’ai donc arrêté de jouer, mais ces gars m’ont repéré parce que nous avions l’habitude de faire les carnavals. Beaucoup de groupes sont venus de New York et Puerto Rico.
Au Panamá, on les fait se produire avec des talents locaux. Beaucoup de ces gens m’ont vu chanter. Donc quand ils sont retournés à New York ou Puerto Rico, ils disaient : "ce mec peut chanter, il peut faire ci, il peut faire ça et il peut écrire des chansons et il peut faire …. ». Ainsi, "Richie Ray", "Bobby Cruz" et "Roberto Roena" m’ont recommandé aux gens de la Fania, et la Fania, à cette époque c’était le label. Tout le monde était chez Fania Records. C’était l’âge d’or de la salsa. Mais ils n’étaient pas intéressés. Ainsi, quand je suis arrivé du Panama…ma famille s’est exilée à Miami en 1973. Mon père avait un problème avec les militaires. Donc en 1974, quand j’ai eu mon diplôme d’avocat, je ne me voyais pas être avocat sous un régime militaire. Cela n’a pas de sens d’être avocat là où il n’y a pas de loi. Je suis donc parti à Miami en 1974 avec ma famille et une fois arrivé il était clair que nous avions besoin d’argent et besoin de faire quelque chose, nous étions parti sans rien, aucun argent pour débuter. Mon père a commencé une nouvelle vie, ma mère a commencé une nouvelle vie, et j’étais là depuis six mois et je ne faisais rien. J’ai alors appelé Fania pour leur dire "bon, je suis là, je voudrais enregistrer et faire quelque chose ». Ils ont répondu, "Bien, nous n’avons besoin de personne pour enregistrer ». « De quoi avez-vous besoin ?" ai-je demandé. "Il y a une place au courrier" m’ont-ils dit. "ok, je prends ». J’ai donc quitté Miami, pour le service courrier de la Fania, j’ai balayé les sols. Je poussais une charrette remplie de courrier, tellement lourde que la Poste américaine ne voulait pas s’en charger. Je devais la pousser de la 57ème jusqu’à la 52ème entre 8ème et 9ème.

Bruce Polin : C’était le courrier en partance ?

Ruben Blades : Oui, c’était le courrier à envoyer que je préparais.

Bruce Polin : De Fania ?

Ruben Blades : De Fania. Tous les enregistrements et autres. J’étais là pendant un moment.

Bruce Polin : Et c’était vers 1975 ?

Ruben Blades : En 75, 74 ou 75.

(...) à propos de Jerry Masucci de fania Records :

Ruben Blades : (...)Masucci était assez malin pour comprendre le potentiel de cette musique et il l’a ensensé. Il l’a ensensé. Il n’y a rien à redire là-dessus, il a facilité le talent mais il a fini par garder l’argent. Et ce n’était pas vraiment son argent. Il aurait dû vivre et laisser vivre. Je veux dire, il ne peux pas chanter, il ne peut pas écrire et il ne peut pas jouer. Mais il est millionnaire... et les gens qui ont fait sa fortune ? A chaque fois que l’un d’entre eux meurt, nous devons faire circuler un chapeau pour voir comment enterrer cette personne. Je n’ai donc pas un bon souvenir de Jerry Masucci. Parlez avec d’autres personnes, ils diront "Oh, Jerry ! Jerry était très chouette". Moi je dis, "En quoi était-il chouette ? ». Et je suis probablement le seul chez Fania qui revienne là-dessus. Je lui ai fait un procès. Ils m’en ont fait un. Je leur en ai fait un autre et j’ai eu ma musique, mes publications. A ce jour il me doit de l’argent.

Vous savez, Jerry est un garcon charmant. Je pense que nous avons une relation amour-haine. Je peux respecter son sens des affaires et sa vision, ce qu’il a fait, si cela n’avait pas été Jerry Masucci et Fania, cela n’aurait pas eu le même impact. Je respecte cela. Ce que je n’accepte pas c’est le fait que tant de talents aient été arnaqués. C’est cet aspect qui me dérange. Il ne faut pas gommer cet aspect car c’est comme ça que les choses se reproduisent.

Il a arnaqué tout le monde, moi y compris. Je n’oublierais jamais cela car je suis arrivé comme artiste, avec mes meilleurs enregistrements - je n’ai jamais reçu ce que j’étais supposé avoir. Siembra et tout le reste, ils ont gardé l’argent. Et maintenant, comme je dis, un CD avec aucun coût, il n’y a aucun frais supplémentaire et il le vend pour 15 $. Ils font des tonnes d’argent, et personne ne touche un centime. J’essaye de récupérer l’argent que m’a pris cette personne. Bien que ce soit pratiquement impossible car ils vendent le produit à une personne, qui le vend à une autre. Il vous dira « Non, je ne sais pas, j’ai déjà vendu le catalogue à quelqu’un d’autre". Mais il vit comme un roi, et il y a des gens qui donnent tout, ils n’ont pas d’argent et qui vont se faire voir. Et il n’aide personne.

Bruce Polin : Quelles alternatives à Fania y avait-il pour de jeunes musiciens latinos à cette époque ?

Ruben Blades : Aucune. Aucune car Morris Levy était un autre charmeur et le modèle de Jerry Masucci. Morris Levy "Why Do Fools Fall In Love" Morris Levy, oui, a écrit cette chanson. Véridique. Morris Levy s’occupait de "Roulette" à cette époque, il était en affaire avec Jerry quand Jerry s’est occupé de "Alegre" et "Tico" avec tout leur catalogue, on ne pouvait signer nulle part ailleurs. Il y avait Fania, un point c’est tout. A cette époque les gros labels américains n’avaient aucun intérêt pour le marché de la musique latine. Excepté "Roulette", qui avait "Tico" et "Alegre" et peut-être quelqu’un d’autre mais il n’y avait nulle part où aller. Fania était le seul interlocuteur.

Bruce Polin : Quel a été votre 1er contact avec Willie Colón ?

Ruben Blades : Je l’ai vu pour la 1ère fois au Panama en 1969, je crois, ou 68, quand il est venu avec Héctor Lavoe, Dieu le bénisse. Et c’était le 1er groupe de Salsa que je voyais, il était composé de jeunes gens. Ils avaient une énergie incroyable. Ils sont venus là pour la 1ère fois, et il y avait déjà de nombreux groupes établis qui sont venus cette année-là pour le Carnaval. Mais nous avons tous été impressionnés par Héctor Lavoe et Willie Colón. Ce groupe avait une énergie incroyable. C’est là que je les ai vu pour la 1ère fois et où je les ai approchés pour la 1ère fois. Pour lui donner des chansons.

Bruce Polin : : Vous l’avez donc approché pour lui donner de la matière ?

Ruben Blades : Oui, de la matière à enregistrer.

Bruce Polin : : A-t-il été réceptif ?

Ruben Blades : Oui, mais rien ne s’est passé jusqu’à ce que je retourne à New-York. Quand je suis allé à New-York en 1969, je l’ai appelé. Nous avons commencé à être en contact et cela s’est révélé important car en 1975, j’ai fini par chanter une chanson dans album qu’il a fait, appellé The Good, the Bad and the Ugly]. Et l’année suivante quand il a quitté le groupe, quand il a décidé de travailler pour lui-même avec un son différent, c’est là que nous avons commencé à travailler ensemble.

Bruce Polin : : C’était en 1975 ?

Ruben Blades : 1976.

Ruben Blades : Il faut que je vous raconte...quelque chose est arrivé dans les années 70. Quand j’y suis arrivé, le processus était déjà en marche. Et peut-être était-il déjà en train de se saturer lui-même car il y avait un certain degré de conformisme. Chaque groupe avait son propre son, mais c’était une musique dansante et rythmique qui copiait les modèles cubains. Il y avait un grand intérêt pour tout ce qui était Africain. Quand je suis arrivé du Panama, j’étais la 1ère personne venant à New-York avec un point de vue Latino-américain, qui était très influencé par les événements politiques en Amérique Latine. J’ai vu la musique comme un moyen de parler des réalités des cités urbaines d’Amérique Latine. C’est très important, cela explique pourquoi -au milieu de cet âge d’or- nous avons réussi à nous vendre mieux. En chantant des chansons que personne à New York ne comprenait vraiment. L’accent était mis sur le rythme et la danse. Je suis arrivé en mettant l’accent sur les paroles. Ce qui s’est passé c’est que les gens se sont mis à acheter des disques quand ils allaient danser le week-end, ou écouter cette musique dansante chez eux. Mais quand je suis arrivé avec des chansons comme Plastico, Siembra et Pedro Navaja, qui racontaient des histoires familières aux latino-américains et les albums se sont vendus comme des petits pains. La grand-mère, la mère, l’ouvrier, l’étudiant, l’intellectuel, le professionnel, le chômeur, tout le monde s’identifiait à ces chansons car elles décrivaient la vie urbaine. C’est pourquoi là où il se vendait habituellement 20 000 disques, d’un coup on en vendait 350 000. Un impact énorme, qui été causé par ces paroles qui ont fait de Siembra le 1er album à être vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Il a été le plus vendu. Ce qui s’est passé c’est que les gens ont été surpris. J’ai écrit paroles et musique, ou composé, je n’aime pas dire "écrit" car je n’ai pas appris à le faire, mais j’ai conçu des chansons, paroles et musique. Willie les a produites. C’est un excellent producteur, un des meilleurs.

Bruce Polin : Il créait le mécanisme pour que vos concepts voient le jour ?

Ruben Blades  : C’est ça, avec ses conseils et son contrôle. Il a aussi une très grande présence sur scène, dynamique et il avait le groupe. Et le son. Cette combinaison était très efficace.

Bruce Polin : Quel était la routine habituelle de vos relations professionnelles ? Vous écriviez les textes, et le reste avec Willie ....

Ruben Blades  : Simplement, j’avais les textes, la musique et j’allais voir Willie Colon et lui présentais les choses sur un enregistrement, une cassette ou avec une guitare. Et ensuite on décidait du nom de l’arrangeur. Luis Perico Ortiz a arrangé Pedro Navaja.

Bruce Polin : Je ne savais pas ça.

Ruben Blades  : Beaucoup de gens l’ignorent. Luis Perico Ortiz a arrangé Pablo Pueblo. Et Willie certaines autres chansons quand il pensait trouver le bon ton - c’est son génie de producteur. Il trouve la bonne personne pour la bonne chanson.

Bruce Polin : Faites-nous revivre cette époque..

Ruben Blades  : Bien, c’était assez complexe car à cette époque les musiciens à New-York n’étaient pas traités équitablement, non seulement par les maisons de disque mais aussi par les promoteurs. J’ai décidé que nous allions nous occuper de nos engagements nous-même, j’ai commencé à placer le groupe. C’était assez épineux car on rencontrait l’opposition des propriétaires de clubs et des pressions exercées car nous étions considérés comme subversifs à cette époque, et des intermédiaires qui faisaient beaucoup d’argent. Ainsi d’un coup nous avons engrangé cet argent directement, sans intermédiaires.

Et nous avions un grand succès, en Amérique Latine, quand nous arrivions à des endroits comme le Vénézuela c’était...c’était différent. Je ne pense pas qu’à New York les gens du milieu latino comprenaient ce que nous faisions, ni ne l’acceptaient. Je crois que d’autres groupes, plus orientés rythmiquement, avaient une meilleure audience. Mais en dehors de New York, nous étions les rois. Et même ici nous étions respectés. Mais nous n’étions pas comme "El Gran Combo", nous n’étions pas comme Héctor Lavoe et son orchestre, ou "Tito Nieves", ou "Conjunto Candela" car nous n’étions pas des groupes orientés vers la danse. Nous avions quelque chose à dire. Où que nous jouions, le public ne dansait pas, ils écoutaient. Les propriétaires de clubs détestaient cela car pour eux : vous dansez, vous avez chaud et vous buvez, et c’est là où ils gagnent de l’argent. Ils ne veulent pas de gens qui regardent le spectacle comme au théâtre. C’est pourquoi nous avions plus de succès hors de New York.

Je pense qu’à New York nous étions respectés et nous pouvions remplir les endroits où nous venions, mais je n’ai jamais pensé être le n°1 à New York parmi la foule latino. En général, les gens qui connaissaient la musique, savaient ce qu’on faisait et ils nous respectaient vraiment […]. Nous avons eu 5 années merveilleuses, et nous avons produit, nous avons fait Metiendo Mano, Siembra, Maestra Vida 1 et 2, Canciones del Solar de los Aburridos et ensuite The Last Fight. Soient 6 albums.

Bruce Polin  : Pense à ces projets. Lequel as-tu gardé dans ton coeur et ton esprit ?

Ruben Blades  : Tous, sauf The Last Fight. Metiendo Mano était très important car Pablo Pueblo y figurait et c’était le 1er succès. La 1ère chanson qui parle, qui met l’accent sur les problèmes sociaux et politiques. C’était mon 1er album, Metiendo Mano. Ensuite Siembra, bien sûr, l’unique, une sorte de...Siembra c’est tout un tas de chose différentes. Du côté politique, cela crée une tribune pour des réflexions sociales dans un environnement qui était à ce moment là défini par sa légéreté et sa fuite devant la réalité. Et là vous avez un disque qui confronte les problèmes et qui était nouveau à l’époque. C’était aussi la 1ère fois que les chansons faisaient plus de 3mn1/2. Ainsi Siembra était à contre-courant. Une chanson comme Pedro Navaja fait 6 minutes. Cela a posé problème aux programmateurs qui avaient des formats et publicités basées sur des chansons de 2min1/2 ou 3min1/2. Quand ils coupaient Pedro Navaja les gens appelaient pour râler ! Ils devaient donc diffuser la fichue chanson en entier ! Cela a donc changé la manière de travailler pour les radios.

Bruce Polin  : Mais on pouvait danser sur ces chansons ?

Ruben Blades : Bien sûr, mais on pensait que nous étions trop intellectuels pour le commun des mortels, ce que j’ai toujours considéré comme des conneries.[…]. Mon dernier concert avec Willie Colón était à Berlin. Nous avons joué au Waldune Auditorium à Berlin. C’était en 1982.

Bruce Polin  : Etiez-vous amis avec Héctor Lavoe ?

Ruben Blades : Nous n’étions pas amis, amis intimes j’entends. J’étais en bons termes avec lui. Mais nous avions des styles de vie différents. Je ne me droguais pas, je ne me suis jamais drogué. Jamais. Je n’ai aucun lien avec la drogue. Je ne me suis jamais drogué, ni intéressé à la drogue et donc je n’étais pas intéressé par les personnes qui se droguaient. Avec un drogué, cela coupe court aux conversations. Je n’étais donc pas lié d’amitié avec Héctor, dont la vie tournait autours de la drogue et ses amis aussi. J’ai passé du temps avec lui, professionnellement parlant, je l’ai toujours respecté, et en tant que chanteur je pense qu’il était très, très spécial. Je lui ai donné le morceau appelé El Cantante, que je devais chanter moi-même, après un des pires épisodes de sa vie résultant de l’usage de drogues, et cette chanson l’a aidé à remonter la pente. Willie a fait les arrangements. J’ai écrit le morceau et je voulais le chanter moi-même mais il en avait tellement besoin et je le respectait suffisamment pour la lui donner. Et il l’a chanté d’une sacrée manière, mais malheureusement il n’y avait pas cette proximité.

Bruce Polin : Etiez-vous au courant de son combat contre SIDA et de sa maladie ?

Ruben Blades : Je savais qu’il était malade, c’était tragique. Je veux dire c’est tragique, le côté tragique d’Héctor. Il a tellement eu d’expériences malheureuses. A un moment de sa vie, la même année il a perdu son fils, sa soeur, sa mère, son père et sa maison a brûlé. C’est vraiment horrible. Il méritait vraiment mieux et j’étais vraiment désolé de le voir partir si tôt mais ce n’était pas inattendu. C’était un accident prévisible.

Bruce Polin : Ce n’était pas en dehors du domaine du possible (l’amitié avec Héctor Lavoe) ?

Ruben Blades : Il était aussi chic. Je veux dire, il n’était pas dénué d’intelligence. Il était chic. Mais, son style de vie et sa dépendance à la drogue créaient certaines réactions. Des gens l’entourraient. J’avais l’habitude de lui dire : "Pourquoi ne laisses-tu pas tomber tout ça ?" Mais il ne pouvait vraiment pas. Je pense qu’il ne pouvait pas. Et malheureusement, cela lui a couté la vie. Il s’est aussi fait avoir par les maisons de disque ; parfois j’imagine comment cela aurait pu se passer pour moi si je n’avais pas la famille que j’ai et l’environnement dans lequel j’ai grandi. […] Parfois vous essayez d’expliquer aux gens "ne fais pas ça c’est mauvais pour toi" comme s’ils ne le savaient pas déjà. Mais c’est plus profond, plus complexe que ça. Et Héctor était très profond, très complexe.

Bruce Polin : A quoi ressemble votre amitié avec Willie Colón aujourd’hui ?

Ruben Blades : Nous ne sommes pas amis dans le sens "amitié". Nous avons un respect mutuel l’un envers l’autre, et nous n’étions jamais… par exemple, je ne suis jamais allé chez lui quand j’étais à New-York et il n’est jamais venu chez moi.

Bruce Polin : Quel était l’idée de "Tras La Tormenta" ?

Ruben Blades : J’ai eu cette idée parce que ...avant que je ne me dirige vers ce que je considère comme ma 2ème étape en tant que musicien, je voulais faire un album avec Willie, c’était une certaine façon de le remercier -lui et les autres- car je pense que les gens voulaient qu’on fasse un autre disque. Malheureusement le résultat de l’album n’était pas à la hauteur de ce qu’on espérait. Nous avons eu un procès politique au même moment qui m’empêchait de cotoyer Willie, et Willie lui-même concourrait au poste de Sénateur.

Bruce Polin : Avez-vous eu le moindre contact durant l’enregistrement ou tout a été fait de façon individuelle ?

Ruben Blades : C’était fait dans le même studio mais à des moments différents. L’autre problème était que je vivais en Californie et Willie vivait à New-York, c’était difficile.

Bruce Polin : Parlez-nous de Seis Del Solar. Comment avez-vous réuni ce groupe ?

Ruben Blades : Après que j’aie quitté Willie et son groupe en 1982, […]je voulais changer de direction. Mais je n’étais pas sûr de ce que je voulais faire. Je pensais retourner à l’école et décrocher un diplôme d’études supérieures. Je ne savais ni où, ni quand. Je voulais connaître le monde du cinéma. Je voulais retourner au Panama, il y avait tant de choses que je voulais faire. Et je voulais surtout m’éloigner de tout ce que j’avais fait jusque là. Ce n’était pas facile de faire toujours la même chose. Je n’aime pas la routine. Vous savez, répéter la même chose année après année. Donc quand j’ai quitté Willie en 1983 -ce n’était pas en 1982- quand j’ai quitté Willie et son groupe, j’ai décidé de monter un groupe plus petit. Pour une plus grande fusion et plus d’expérience.

Et le seul type que je connaissais était Oscar Hernández. Qui m’a présenté Mike Viñas, Ralph Irizarry et Eddie Montalvo. Je connaissais déjà Eddie et Oscar. J’avais vu Richie Marrero, un excellent musicien, l’autre personne, Louie Rivera, je l’avais vu avec le groupe d’Angel Canales. Nous avons fait une réunion chez moi près de la 81ème rue. Nous avons discuté et ils m’ont impressionné : des gens intelligents, prêts à prendre des risques et qui voulaient changer les choses. Nous avons parlé de leurs salaires et de tout le reste et nous sommes arrivé à une solution qui satisfasse tout le monde et nous nous sommes dit : "nous pouvons commencer à travailler". Et nous avons commencé à répéter au "Boy’s Harbor" en 1983 et nous avons enregistré "Buscando America" la même année, un projet indépendant. Sans maison de disque. Bruce Lundvall, qui était chez Elektra à l’époque, et qui connaissait mon travail précédant, était intéressé, je suis alléle voir, il a aimé l’enregistrement.

C’est ainsi qu’est sorti Buscando America.Et "BuscandoAmerica" a fait beaucoup de bruit. Et si cela a fait beaucoup de bruit, c’est parce que Bruce Lundvall a accepté ma suggestion : à savoir que le disque devrait, bien qu’imprimé aux USA, avoir une traduction anglaise des paroles. Quand il est sorti en Allemagne, une traduction en Allemand, et ainsi de suite... En Allemagne, nous avons vendu plus de disques que Prince cette année-là. C’était très intéressant, et nous avons tourné en Allemagne comme si nous étions un groupe allemand en 1985. Nous y avons fait une trentaine de concerts. C’est comme ça que le groupe s’est monté. Ensuite nous avons travaillé... Nous avons fait Buscando America, Escenas, et Agua de Luna. Puis le groupe a commencé à grandir. J’ai décidé de mettre une ossature et c’est devenu Son del Solar, nous étions 6. C’est ainsi que cela a commencé.



Un grand merci à "El_Gran_Varon" du forum Salsafrance qui a réalisé la moitié de cette traduction.



[1] Dixieland : terme désignant le Sud-Est des Etats-Unis et la musique de cette région, de l’époque des débuts du jazz.

[2] Sans doute par opposition à ce qui a pu se passer pendant la dictature.

  • Message 2
    • par , 23 mai 2007 - Ruben Blades - Interview Descarga.com - 1ère (...)

      Vraiment très intéressant, dommage que la traduction et la retranscriptions soient si approximatives.

      • par guayacan, 23 mai 2007 - Ruben Blades - Interview Descarga.com - 1ère (...)

        Il ne tient qu’à vous de nous aider à l’amériorer ;)

      • par , 24 mai 2007 - Ruben Blades - Interview Descarga.com - 1ère (...)

        merci de souligner que je ne suis pas traductrice professionnelle -loin de là- je fais ça bénévolement, avec mes faibles connaissances et sur mon temps libre.

        Depuis quelque temps j’ai arrêté les traductions : beaucoup de temps perdu, je laisse à d’autres plus calés le soin de le faire...

        Chabelita

  • Message 1
    • par pbouge, 24 décembre 2005 - > Ruben Blades - Interview Descarga.com - (...)

      Merci 1000 fois d’avoir sorti cet entretien des oubliettes car fanchement Rubén Blades je ne m’en lasserai jamais (mais quand reviendra-t-il en France, ohé les organisateurs de Vic, de Dax ...)

      Bravo encore pour cet interview du poète de la salsa que j’ai relu avec beaucoup de plaisir.