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2009 retour sur le festival cubain de BAYAMO

Publié le 15 septembre 2009, par : Maya Roy

Un festival qui, depuis 2000, reste fidèle à une programmation cubaine, ça se remarque. Et un festival qui s’efforce de présenter en plus de la musique d’autres aspects culturels de Cuba, ça se remarque doublement. Cette année, une exposition de peintures de jeunes artistes cubains accompagnait la manifestation, ainsi que des photographies et un diaporama ayant pour thème la danse, réalisés avec le public des années précédentes. Vous aimez les festivals à taille humaine ? Le mélange des générations ? Les lieux magiques du Sud-Est de la France ? Vous rêvez d’un accueil souriant ? Alors ne ratez pas le prochain festival Bayamo. En attendant, voici quelques échos de juillet 2009.

LE SITE ET L’ÉQUIPE

Le lieu magique, c’est le Fort Napoléon, tout en haut d’une colline couverte de pinèdes qui surplombe la baie de Toulon. Un vrai fort, murs de vieilles pierres, belle acoustique même par grand mistral. Il abrite un Centre culturel et une galerie d’art. Et c’est dans la cour, à l’air libre, qu’ont lieu les concerts. D’accord, il faut grimper à pied, l’accès étant interdit aux voitures à cause du risque d’incendie. C’est la condition sine qua non pour bénéficier du site qui abrite d’autres manifestations. Festival Bayamo, le nom a été bien choisi pour un festival qui refuse de se laisser guider par la mode et qui veut présenter divers aspects des musiques cubaines d’aujourd’hui, du plus traditionnel au plus actuel. Bayamo a été la seconde ville fondée par les conquistadors, en 1513, elle était réputée pour la beauté de ses femmes, et ce bastion insurgé reste un symbole de la première guerre de libération contre l’Espagne. Une petite équipe dynamique tient à bout de bras le festival, épaulée financièrement par la ville, le Conseil Général et le Conseil Régional PACA. Et par ces temps de vaches maigres pour la culture où les instances ont tendance à se renvoyer la balle pour accorder des subventions, on ne peut que saluer les efforts et l’enthousiasme intact de la directrice Marie-Hélène Jimenez et de celles et ceux qui l’entourent. Et saluer aussi l’accueil fantastique qu’ils font au public : pas une pointe de mauvaise humeur malgré la fatigue, même les vigiles ont le sourire, c’est tout dire ! Et le sourire fait tout pardonner, même les mojitos à la machine, franchement imbuvables cette année. Mais on vous fait chauffer les sandwichs, et la bière est bien fraîche, alors on ne va pas se plaindre ! Bref, le festival Bayamo, c’est le bonheur.

LES APÉROS-CONCERTS

La soirée démarre à 20 heures avec le Trio Caña Santa. Un trio piano-saxophonepercussion, sans contrebasse, pour faire danser ? Cela semble une gageure, et pourtant, ça fonctionne. Ces trois Cubains ne sont pas des musiciens de la dernière heure, ils ont tous été formés dans les conservatoires de Cuba, les aléas de la vie les ont conduits en France. Ils jouent des classiques, mais avec des arrangements créatifs. Et pour peu qu’on reprenne les refrains en choeur et qu’on danse avec le coeur, ils s’éclatent, et vous avec. Osvaldo Valdés, le directeur musical, vient de Pinar del Río, il est au piano et au chant, et c’est lui qui a la charge des arrangements. Jorge Luis Jimenez, natif de La Havane, est au saxophone, aux petites percussions et au choeur. Il donne aussi des conférences sur la musique et écrit des petites brochures synthétiques sur l’histoire complexe des rythmes cubains, pour ceux qui aimeraient découvrir ce qu’il y a derrière ces rythmes. Rafael Genisio, natif de Camagüey, est aux congas (à Cuba, on dit tumbadora). Il joue avec différentes formations à Marseille, dont l’orchestre Diabloson qui a déjà deux disques à son actif et qu’on retrouvera en septembre au festival Toros y Salsa de Dax, avec « Rafa » au timbal. Quand ils ont bien chauffé l’ambiance, on boit un petit coup, et à 22 heures, les concerts commencent. Avec cette année, un programme qui a tenu ses promesses, malgré quelques déceptions.

OKAN CUBA OU LES ALÉAS D’UNE TOURNÉE

Ce septette entièrement féminin de Santiago de Cuba promettait une belle soirée, avec son instrumentation originale comprenant une flûte traversière au lieu de l’habituelle trompette, un piano renforcé d’un clavier, baby bass, congas et batterie. Le répertoire composé en grande partie par les filles devait aller du son interprété avec le swing particulier qu’ont les orchestres de l’Est cubain jusqu’aux fusions spécifiques de cette région où, sous l’influence des îles environnantes, d’autres rythmes caribéens (merengue, soca, plena...) se mêlent aux rythmes traditionnels cubains. Seulement voilà. Après un début de tournée impeccable, quelques jours avant le concert, la flûtiste, pièce maîtresse de l’orchestre, est tombée malade - c’est du moins la version officielle - et la tournée a dû continuer sans elle. Impossible en si peu de temps de réécrire tous les arrangements du répertoire, impossible aussi d’engager une flûtiste « locale » au pied levé. Les filles ont tenu pendant les premiers morceaux, les plus traditionnels, ensuite ça a cafouillé sec, mais chapeau quand même pour avoir serré les dents, gardé le sourire et tenté l’impossible.

LA GRANDE DÉCEPTION : HAILA MOMPIÉ

Sa voix, qui l’a faite remarquer dès 1991, est toujours aussi puissante, mais quel gâchis ! Son dernier album Tal como soy, sous la houlette de David Calzado, annonçait clairement le virage ballade-pop ultra light et seins siliconés généreusement exposés. Mais il ne suffit pas de s’entourer d’une partie des musiciens de la Charanga Habanera pour faire un concert. Remarquez, pour les tournées, c’est tout bénéfice. On peut vendre à des organisateurs une soirée avec deux concerts, l’un intitulé Charanga Habanera, l’autre Haila Mompié, les musiciens étant les mêmes moins quelques-uns, ça fait des économies. Dès le sound check de l’après-midi sous un soleil de plomb, ça démarrait mal. L’ensemble a tourné à la répétition, ce qui fait un peu désordre : les choristes (trois vaillants Charangueros) apprenaient les choeurs, quant aux cuivres (deux trompettes et un sax), ils répétaient pour savoir au bout de combien de mesures ils devaient entrer en action. Le soir, pas de plantage honteux, mais l’impression d’un orchestre de fonctionnaires qui est là pour toucher la paye, un comble pour l’explosive Charanga Habanera. Quant à Haila Mompié, on lui a tellement répété qu’elle était une diva qu’elle a sans doute fini par le croire. Le résultat : aucun échange avec le public, une présence statique, glacée, malgré quelques déhanchements et des formes généreuses, une absence quasi totale de spontanéité, le moindre geste a l’air calculé, le sentimentalisme des ballades dégouline, et au final... une impression d’ennui total et radical. Pour être tout à fait objective, je dois reconnaître qu’il y a eu quand même quelques thèmes dansants, sans qu’on retrouve jamais l’énergie scénique qu’on a connue à la chanteuse du temps de Bamboleo ou d’Azucar Negra. Mais là encore, catastrophe. Beaucoup d’orchestres cubains au masculin ont cette manie de faire monter sur scène des filles qui démontrent la souplesse indéniable et frénétique de leurs hanches. Quand on est une artiste femme, qu’est-ce qu’on fait ? On innove ( !) en invitant des hommes à montrer ce qu’ils savent - ou ne savent pas - faire...et ça a duré une demi-heure montre en main. Ensuite, on a eu droit à un reggaetón, et là... j’ai tourné le dos à la scène et suis allée boire un coup ! Le public, bon enfant, n’a pas été aussi méchant que moi, mais le rappel était mou, les échos d’après concert très mitigés, et l’équipe du festival partageait ma déception.

L’ÉTOILE QUI MONTE : ALEXANDER ABREU ET HABANA D’PRIMERA

Étoile, Alexander Abreu l’est depuis longtemps, à la trompette. Un virtuose sans effets inutiles, avec un phrasé magnifique, qui fait aussi partie aujourd’hui du quintette de jazz de Chucho Valdés. Alors, pourquoi chanter puisqu’il dit lui-même qu’il n’est pas chanteur ? Parce que la musique est sa vie, qu’il veut raconter des histoires, faire partager ce qu’il vit et qu’il avait envie de le faire avec sa musique, ses compositions et ses arrangements. Et parce qu’il a gardé une fraîcheur d’âme qui étonne dans le milieu et qu’il exprime dans son premier disque Haciendo historia. Habana D’Primera était son rêve, c’est réellement un orchestre de rêve, comme souvent encore plus fort sur scène qu’en disque, car en un an d’existence, l’alchimie a pris. Et l’une des différences avec d’autres orchestres actuels de timba, c’est la présence d’une guitare électrique parfaitement fondue dans l’ensemble. Les musiciens viennent majoritairement des grandes formations de la fin des années 80 et des années 90 : Opus 13 dernière période sous la direction de Joaquín Betancourt, Paulito FG, Isaac Delgado, Klimax, Pachito Alonso ...avec aussi un vétéran, Carlos Álvarez Guerra, issu de l’Orquesta de Música Moderna et longtemps tromboniste d’Irakere. Tous sont des virtuoses de leur instrument, ils dominent tous les styles de musique, mais ici, le plaisir de jouer ensemble, le souci de rester dansant malgré la finesse des arrangements prend le pas sur les trajectoires individuelles. Le répertoire est varié, son, timba, fusions avec le merengue ou la bachata, thèmes qui tendent vers une salsa romantique revivifiée par les racines cubaines. Avec en prime une version instrumentale inédite et époustouflante d’El Cumbanchero, le thème du portoricain Rafael Hernández pourtant enregistré par une pléiade de grands orchestres comme celui de Tito Puente et qui, ce soir-là, semblait neuf. La tournée a permis à l’orchestre d’évoluer, d’innover par rapport au disque, et comme le dit Alexander lui-même, Haciendo historia est déjà du passé, des idées nouvelles ont surgi, chacun apporte sa créativité et Havana D’Primera est prêt pour le disque suivant ! Que dire d’Alexander au chant, sinon qu’il s’exprime et raconte son univers de tout son corps, qu’il transmet au public son énergie, même à ceux qui ne comprennent pas les paroles, qu’il surprend parfois par une inflexion de voix ou une façon de la poser sur l’instrumentation qui dénote son sens musical profond. Il a su mieux que d’autres préserver l’harmonie des voix, et il faut saluer les deux chanteurs qui l’accompagnent, qui sont bien plus que des choristes et qui font un travail remarquable. Bref, il y en avait pour danser et écouter, c’était l’ouverture du festival et ça démarrait très fort.

L’ÉTOILE CONFIRMÉE QUI CONTINUE D’ÉTONNER : ORLANDO VALLE « MARACA »

La soirée avec l’orchestre de Maraca a été un autre délice, de ces grands moments musicaux où l’on sourit d’un bout à l’autre, et même un peu béatement dans mon cas. On ne présente plus ce grand flûtiste, compositeur et arrangeur. Après ses études musicales, il a débuté sous le signe du jazz avec Emiliano Salvador puis Bobby Carcassés avant de rejoindre Irakere en 1988, à la flûte et aux claviers. Otra Visión, le nom du groupe qu’il crée en 1995, est d’ailleurs une référence au pianiste Emiliano Salvador. Maraca est infatigable, outre ses propres productions, il produit d’autres artistes, arrange et compose pour de grands noms de la scène internationale, se produit dans les grands festivals de jazz ou de salsa du monde entier, monte des spectacles ... Ses disques reflètent la diversité de ses talents, des rythmes cubains les plus traditionnels comme le danzón, le chachacha, le boléro et bien sûr le son, jusqu’au jazz, en passant par la timba. Le dernier, Lo que quiero es fiesta, est de bout en bout consacré à la danse. Depuis quelques années, il a resserré sa formation, mais ces huit musiciens et deux chanteurs sonnent comme un big band. Une section rythmique d’enfer, avec une mention spéciale pour Keisel Jimenez, le batteur qui est là depuis trois ans, mais qui m’a littéralement scotchée cette année, tant il arrive à faire chanter sa batterie tout en créant des séquences rythmiques incroyables. Deux trompettes et un saxophone baryton, c’est sans doute le brass le plus bizarre des orchestres actuels, mais quel son ! Il fallait réellement avoir une « autre vision » de la musique pour penser à cette association et pour fidéliser les trompettistes Roberto Pérez et Reynaldo Melian « Molote » (une référence à sa province natale de Pinar del Río) qui a travaillé de longues années avec Gonzalo Rubalcaba, et aller chercher Andrés Pérez Jane, un vétéran du saxophone qui a initié à cet instrument des générations de musiciens de Pinar del Río. Et pour le plus grand bonheur du public - même les danseurs n’ont pas grogné - Maraca avait choisi d’alterner strictement dans le répertoire de cette soirée un succès chanté et un instrumental. Lui-même nous a gratifié de solos de flûtes toujours aussi aériens, rythmiques et mélodiques à la fois, et chaque musicien a pu donner la pleine mesure de son talent. Bref, ce fut une très grande soirée, avec un Maraca toujours aussi charismatique, plus serein que jamais, dont on se demande jusqu’où il peut aller. Et un orchestre qui, quels que soient les changements qui interviennent, conserve sa cohérence.

UNE EXCELLENTE SURPRISE : PAULITO FG Y SU ELITE

Bamboleo, qui était prévu dans la programmation initiale, a déclaré forfait au dernier moment. Comme j’ai aimé Bamboleo dans le passé, mais que j’avais détesté leur concert de février 2008 au New Morning avec ballade-pop à tous les étages et sono hurlante (ceci n’engage que moi), j’avais décidé de zapper la soirée. Bien mal m’en a pris, car il y a des années que je n’avais pas vu Paulo FG sur scène, et quand j’ai su que c’était son orchestre le remplaçant, il était trop tard pour changer mes plans. Je ne peux donc pas vous parler de la soirée. Par contre, j’ai assisté au sound check de l’après-midi, et mes regrets n’en sont que plus vifs. Paulito a mûri tout en conservant son style. Sur scène, il a recomposé sa formation. Il est entouré de deux choristes féminines, charmantes, jolies voix, danse gracieuse sans « meneo » interminable. Deux trompettes et deux trombones pour les cuivres, basse, piano, clavier, timbal, tumbadora, bongo alternant avec la cloche, et ce petit instrument si important qu’est le güiro pour la section rythmique. Un orchestre qui tourne sans problème, efficace aussi bien pour la timba que pour les thèmes plus doux, la fusion avec d’autres rythmes, les incursions (brèves) du rap, et quelques thèmes tendant vers la salsa. D’après les échos que j’ai eus ensuite, la soirée a correspondu à ce qui s’était ébauché l’après-midi. Énergie, charisme, pas d’incursion vers le jazz, mais une redoutable efficacité côté danse, et de nouvelles chansons que l’on devrait bientôt retrouver sur le prochain disque, puisque le groupe va entrer en studio prochainement pour enregistrer Un poco de to’. Vol. 2, qui fait suite au CD de 2006. L’autre bonne nouvelle que je tiens de Paulito lui-même, c’est qu’il va désormais se partager entre son île, des tournées et activités culturelles aux Etats-Unis et au Canada, et l’Europe. On le verra donc, espérons-le, dans quelques grands festivals en France, sans être obligé de courir en Italie ou en Espagne, seuls pays à l’avoir accueilli dernièrement. Et merci au Festival Bayamo pour avoir pensé à nous l’amener.


© 2009 Maya Roy