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Le Président Dante

Publié le 1er février 2006, par : Mario "Speedy" Gonzales

...“Si j’étais président, Si j’étais président, il n’y aurait pas de forces armées, les guerres se termineraient, les soldats reviendraient dans leur foyer...Frankie Dante président”...

Lenin Francisco Domingo Cerda, plus connu dans l’“underground” salsero comme Frankie Dante, est né à Saint Domingue (République Dominicaine) le 15 septembre 1945 et est décédé à New York le 1er mars 1993 d’un cancer.

Dante, rivalisant avec son compatriote Johnny Pacheco, s’établit dans la ville des gratte-ciel et amène à la salsa non seulement son précoce talent lyrique mais aussi ses références à la conscience sociale.

Avec un bon sens artistique il perçoit que le son du Barrio et son style musical blessant seront l’axe principal du nouveau concept qui naît sur les terres de l’oncle Sam.

Il voit dans l’adolescent Willie Colón un style à suivre, il est très attiré par cette forme aigre d’arranger musicalement les chansons. Le maestro Eddie Palmieri et son orchestre La Perfecta (déjà en plein essor) exercent aussi une influence sur le jeune Dante. Tout comme la manière propre à Ismael “Pat” Quintana de chanter, style que Frankie incorpore immédiatement dans sa première production en 1968 sous le label Cotique (Réf. CS- 1043) intitulé Los Coquetones, dans lequel Quintana lui-même participe aux chœurs et où un naissant Milton Cardona brille aux congas.

La seconde production de Dante avec La Flamboyán est le LP Different Directions, lancé en 1969 toujours sous le label Cotique (Ref. CS-1052) où il suit sa ligne trombonistique au style palmerien mais ne montre pas encore sa veine lyrico-sociale. Qui ne verra pas le jour avant le lancement de sa troisième production en 1970 intitulée Se Viste de Gala (Cotique CS-1065) où il donne les signes de sa préoccupation sociale en interprétant le hit Venceremos. Pré-historiquement il inclut un riff de guitare dans l’ouverture et la fermeture de ce morceau, où il utilise le talent d’Harry Vigianno (aussi chargé du Tres sur ce disque).

Il se renforce aux congas avec Jerry González et Ray Armando.

Ainsi il laisse son premier message pacifique avec ces vers :

...”(Choeur) Je ne veux plus la guerre, je ne veux plus me battre. Arrivera le temps de vivre en paix, le temps se rapprochant, le monde courre à sa fin, pour cela je vous prie de vous joindre à nous et nous allons gagner, tu verras...(Choeur)

...Sincèrement je vous demande de penser avant d’agir, car cette vie est très courte et l’amour est ce qui importe, c’est la vérité, tu verras...”...

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Con Larry Harlow

Ce n’est qu’en 1972 que le talent de Dante est reconnu alors qu’il reçoit une proposition de Larry Harlow en personne pour produire son nouveau LP. Il bénéficie même d’une participation spéciale du Judío Maravilloso [1].

La production Orquesta Flamboyán Con Larry Harlow voit le jour sous le label Cotique (Ref. CS-1071) révélant l’irrévérence qui l’immortalisera. Cela ce passe curieusement l’année même du début de la “matancerisation” [2] de la salsa (Harlow produit quasi simultanément son Tributo a Arsenio alors que Pacheco vivait son meilleur aux côtés de Pete “El Conde” Rodríguez.)

Frankie Dante réussit à imposer La Cuna del Son comme influence “sonéristique” de l’époque mais se sont les thèmes Yo Te Seguiré, Vive La Vida Hoy et surtout Presidente Dante qui catapultent son acceptation par les adeptes du “souterrain salsero”.

Cela se produit quasi parallèlement au succès de l’orchestre La Conspiración d’Ernie Agosto, parrainé par “El Malo” Willie Colón.

Comme partisan exemplaire du courant “underground”, Dante préfère se présenter de façon bohème dans les clubs de la nuit salsera, comme “El Caborrojeño, “El Cheetah” et divers autres locaux qui attestent de son talent musical. Dante préfère cette reconnaissance à celle de la critique formelle.

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Beethovenn’s V

Il s’éloigne un peu de l’environnement des studios pour se dédier plus aux shows et ce n’est qu’en 1975 avec le génial pianiste Marcolino Dimond (qu’il a connu dans cette phase clubistique) qu’il produit son œuvre majeure Beethoven’s V.

De nouveau avec Harlow à la baguette, il convoque un groupe trié sur le volet, des gens comme Ismael Miranda, Pete “El Conde” Rodríguez, Yayo “El Indio” et Chivirico Davila qui répondent à son appel pour former les voix et choeurs. Participent aussi Barry Rogers, Lewis Kahn et Reinaldo Jorge aux trombones. La percussion est complétée par Nicky Marrero, Pablito Rosario, Frankie Malabé et Mike Collazos. Lou Sollof et Randy Brecker assument les trompettes, Eddie “Guagua” Rivera est à la basse et le piano et les arrangements sont de Marcolino “Mark” Dimond. Réellement une formation historique. Marty Sheller imprime aussi son talent d’arrangeur dans cette production.

Des rumeurs ont couru sur le fait que les chansons de cette production auraient été enregistrées avant 1975 (année effective du lancement du LP sur le marché) plus exactement en 1973 et immédiatement après la première production de Harlow. Version qui tient sans doute plus de la mythologie que de la réalité.

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Salseros De Acero

Toujours avec de “bons poumons” et toujours aux côtés de Dimond il enregistre Salseros de Acero en 1976 (Cotique CS-1086) avec pratiquement la formation originale de la Flamboyán : Joe “Chickie” Fuentes à la trompette, Angelo Rodríguez au trombone et Alex Ojeda aux timbales. Alors converti en une figure vedette après la fructueuse aventure “harlownienne” il décroche la participation d’étoiles telles que Charlie Palmieri, Tito Puente et Ricardo Marrero.

Abandonnant sa proposition initiale de textes avec message au contenu social bien enraciné, Frankie Dante ne luit pas dans sa production Flamboyán All Star Band où il préfère verser dans le commercial enregistrant des chansons sans grande lueur et se rebaptisant avec le surnom suggestif de “Be Bop”. Malgré la participation de stars comme Willie Colón, José Mangual Jr. et Tito Allen (aux choeurs), Orestes Vilató (aux timbales), Ray Maldonado (Trompette) et Leopoldo Pineda (Trombone). Il n’arrive pas à donner de la continuité à sa petite mais emblématique carrière et il réussit à tomber dans l’ostracisme total.

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Best Foot Forward

Cependant en 1978 la Cotique lance une compilation de 8 chansons appelée Best Foot Forward, croyant en la possibilité de ressusciter le mythe et préparant le terrain pour son retour dans le restreint “underground” salsero qui a lieu en 1979 à travers le lancement d’un nouveau LP appelé Los Rebeldes (Cotique CS 1102) et avec la dénomination providentielle de son orchestre en Frankie Dante Y Los Rebeldes. Il n’y avait alors plus de guerre contre laquelle chanter et la salsa consciente émergeait irrésistiblement avec Rubén Blades et Willie Colón et leur Siembra.

Pour dire la vérité Frankie Dante fut une des nombreuses victimes des fameuses listes noires de l’environnement latino de New York et comme l’a écrit le monumental César Miguel Rondón :

...il s’est toujours caractérisé par un esprit rebelle et irrévérent qui n’a jamais cessé d’être dû à quelque chose que la salsa sous-tendait : le sentiment désespéré de l’être marginal qui exige d’être entendu...

Beaucoup de Salsa et de Control depuis le Brésil.

Mario "Speedy" Gonzales



[1] Judío Maravilloso = le merveilleux juif, surnom de Larry Harlow (copié sur "el ciego maravilloso" = le merveilleux aveugle, Arsenio Rodriguez).

[2] NDT : Matancerisation = réf. à la Sonora Matancera.