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Laurent Erdös, interview, 2ème partie

Publié le 23 février 2003, par : pbouge

Laurent Erdös : Directeur de l’école de musique Abanico, vibraphoniste, timbalero, bongocero, pianiste, chef d’orchestre et arrangeur. Un des acteurs parmi les plus actifs de la Salsa en France et en Europe. Voici la deuxième partie qu’il nous a accordé le 17 Janvier 2003.

Laurent Erdos a mis fin à l’école Abanico en 2006 pour partir à Barcelone

Interview Laurent Erdös, deuxième partie

Paris, 17 Janvier 2003.

pbouge : Mais quelle ta formation, ton parcours.

Laurent Erdös : Je viens du jazz, et du classique à l’origine. Du jazz, je me suis intéressé au latin-jazz, du latin-jazz à la salsa, de la salsa au mambo parce que j’ai monté un groupe qui s’appelle Mambomania avec Marc Vorchin [1] et cela m’a permis de découvrir toute la période du mambo. Après avec Manu (Emmanuel Massarotti), on a monté une charanga qui s’appelle la Charanga Francesa avec un répertoire de danzón, etc. et cela m’a encore plus plongé dans l’histoire de cette musique.

pbouge : Remontons encore un peu plus en arrière en particulier avec ton expérience à New York.

Laurent Erdös Après voir donné des cours dans une autre école, je suis parti à New York. J’y ai vu une école qui me plaisait beaucoup parce que c’est dans le Spanish Harlem, c’est une école de quartier. C’est à la fois une école pour empêcher les gamins de traîner dans les rues et de se droguer, et en même temps c’est un endroit qui préserve la culture portoricaine qui est vraiment en danger aux USA. C’est un peuple qui a été ’dé-culturé’ [2]. Les 2/3 des portoricains vivent en dehors de Porto Rico. Tu connais l’anecdote qui raconte qu’un jour, un enfant portoricain de New York rend visite à sa grand-mère. Il ne pourra hélas pas communiquer avec elle car il n’a jamais appris l’espagnol qui est la langue unique de sa grand-mère. C’est d’autant plus absurde qu’à New York il y a une énorme proportion d’habitants d’origine espagnole. Les publicités qui étaient bilingues il y a quelques temps ne sont qu’en Anglais aujourd’hui. La musique, c’est tout ce qu’il leur reste aux portoricains. Et cette école a un rôle pour sauver la culture dans la grande tradition de la musique afro-caraïbéenne. Elle fonctionne un peu comme la notre avec beaucoup d’ateliers, de nombreux niveaux incluant jusqu’à celui des musiciens professionnels. Moi j’hallucinais sur le niveau des orchestres que j’ai vu là bas. Et tout le monde répète dans l’école, c’est à dire qu’on peut parfois voir Ray Barretto ou Celia Cruz répéter dans l’école. C’est génial qu’un enfant de 6 ans inscrit au cours de musique débutant puisse croiser Celia Cruz. Je me disais que c’est ça qui peut aider une musique et la sauver, car si la salsa est uniquement une musique de professionnels elle va mourir.

pbouge : C’est notre discussion précédente à propos des danseurs.

Laurent Erdös : Oui. Et si les musiciens professionnels veulent bien ouvrir leurs yeux et leurs oreilles pour constater que des musiciens amateurs qui jouent moins bien qu’eux, quelques fois arrivent à dégager plus de chaleur, plus d’ambiance, plus de swing, par leur plaisir et leur bonheur de jouer, qu’eux même. Car parfois un musicien professionnel est tellement conscient de tous les défauts dans la musique qu’il peut perdre la fraîcheur, qui est si vitale à cette musique.

pbouge : A ce propos, on entend parfois des opinions qui opposeraient la fraîcheur des orchestres cubains à la précision des orchestres portoricains.

Laurent Erdös : Je ne veux pas rentrer là dedans car derrière ces opinions il y a des goûts. Celui qui aime la musique cubaine va trouver mille arguments pour défendre la musique cubaine et expliquer que la musique portoricaine est moins bien. Et celui qui aime la musique portoricaine va faire la même chose. Ce qui est sur c’est que dans la culture américaine qui a influencé énormément les portoricains, il y a une tradition d’orchestre et de savoir bien jouer, de jouer propre. C’est comme cela dans la musique classique à l’Opéra de New York. C’est comme cela dans les orchestres de jazz, celle des big bands des années 50. Et après il y a le phénomène du funk avec des orchestres comme celui de James Brown qui était un flic de la musique, dont les musiciens étaient ultra cadrés. Il y a quelque chose de très discipliné dans la musique américaine, et finalement c’est très culturel. Et avec les Cubains, c’est l’Afrique qui est beaucoup plus présente avec l’influence des musiques religieuses.

pbouge : Dans une histoire, on évolue, on fait des choix au rythme des rencontres importantes. Sont-elles fréquentes, marquantes ?

Laurent Erdös : Et bien oui, cela arrive sans arrêt, 4 fois par an (rires). D’abord, si je suis parti à New York, c’est parce que c’est le lieu de la musique que je préfère. J’y apprécie le savoir-faire, la manière de jouer, et le mélange de la culture latino et du jazz. Les gens qui m’ont le plus marqué là bas, c’est Georges Delgado, parce que c’est le meilleur accompagnateur que j’ai rencontré et José Madera qui était le directeur musical de Tito Puente et qui jouait les congas dans l’orchestre de Tito Puente. J’ai rencontré plein de gens à New York, mais ce sont les deux personnes qui m’ont le plus marqué.

pbouge : Et les influences dans les musiques que tu écoutais ?

Laurent Erdös : Au début c’était surtout Ray Baretto et Eddie Palmieri, c’était vraiment mes deux plus grandes influences. Après je me suis passionné par toute l’époque des années 50, Beny Moré, Tito Puente, Tito Rodriguez, Machito, Ismael Rivera, Cortijo..., mais aussi Israel "Cachao" Lopez , et Arcaño [3] et ce type d’orchestre. J Je n’ai jamais eu un goût énorme pour la timba. A New York j’ai écouté plus de salsa romantica car auparavant, lorsque j’étais allé à Porto Rico, mon oreille n’était pas assez ouverte, et je répétais ce que l’on dit en France, que c’était une musique de chanteurs mignons, que c’était de la variété, ... et puis à fréquenter des musiciens qui adoraient cette musique, je me suis mis dans leurs oreilles, car c’est important de se mettre dans les oreilles des latinos-américains, de voir qu’est ce qu’ils aiment, pour cesser de dire ils ont des goûts ringards. Car trop souvent dans ma vie j’ai découvert que des musiques que je n’aimais pas, voire que je méprisais, c’était juste parce que je n’avais pas trouvé la porte d’entrée.

pbouge : Jimmy Bosch a contribué à des albums de Marc Anthony.

Laurent Erdös : Oui . Et je connais quelqu’un qui vient de passer un an à Cuba, et elle m’a dit que Marc Anthony était très écouté là bas. Elle était partie à Cuba pour y trouver la pureté, et travailler les tambours bata, les choses les plus traditionnelles, et elle revient en aimant en plus Marc Anthony. Elle s’est mise à écouter là bas comme les Cubains, et là on parle de musique populaire.

pbouge : Et les influences d’aujourd’hui ?

Laurent Erdös : Aujourd’hui ce que j’aime toujours la grande époque des big bands, mais surtout Tito Puente, Tito Rodriguez, Machito. Plus j’écoute cela, plus je trouve que c’est l’un des summums de cette musique. J’aime bien la salsa portoricaine d’aujourd’hui. Et puis, tout est bien (rires) car quand j’écoute le Septeto National, c’est génial aussi.

pbouge : L’épopée Mambomania...

Laurent Erdös : En 1985 à cette époque à Paris il y avait très peu de chose au niveau salsa, et entre 85 et 90 il y a avait seulement Miguel Gomez, Alfredo Rodriguez, Patato, Azuquita mais j’avais l’impression qu’ils étaient tous dans un milieu assez branché, un peu underground. Il y avait des fêtes latines mais qui n’avaient pas une énorme dimension et finalement il y avait très peu de musiciens salsa. Les musiciens français étaient antillais, les autres étaient latinos. Puis il y a eu deux groupes qui furent assez actifs à Paris, Une affaire Latine dont je faisais partie, et l’autre Chiquita Boum Boum avec Marc Vorchin. A chaque fois que l’on cherchait des remplaçants, on allait puiser dans l’autre groupe. Et avec Marc on a bien sympathisé. Un jour, le hasard a fait que Marc a trouvé dans un marché aux puces un énorme coffre avec plein d’arrangements de mambos des années 50, essentiellement du répertoire de Perez Prado. On a décidé de faire une répétition, avec un mini big band, c’est à dire 11 ou 12 musiciens. Nous avons déchiffré les partitions et c’était tellement amusant que cela a donné naissance à Mambomania. C’était en 1991 et on s’est retrouvé parmi les premiers dans le renouveau de cette musique. Et après cela n’a pas arrêté. Nous avons lancé les soirées à la Coupole. Non, d’abord à la Chapelle des Lombards, et seulement après à la Coupole. Après avoir trouvé le nom, Mambomania, on le trouvait très original, on a découvert qu’il y avait une pochette de Perez Prado qui portait le même nom, Mambomania. C’était passionnant, j’ai rencontré plein de monde, notamment Oscar Lopez, le chanteur de Mambomania qui est un très vieux chanteur qui a chanté avec Arcaño, avec Ernesto Lecuona. Des arrangements de Perez Prado originaux avait été écrits pour lui. C’était vraiment un moyen de rentrer dans l’histoire de cette musique. A cette époque nous avions entre 1 et 2 concerts par semaine pour un orchestre de 15 musiciens. Cela représente beaucoup car rares sont les orchestres à Porto Rico ou à New York qui ont autant de boulot. A Cuba c’est différent puisque ce sont des orchestres d’Etat et parfois on peut les faire jouer plusieurs fois par semaine, ils peuvent être parfois utilisés à plein temps. C’est un groupe qui a maintenant plus de 10 ans et qui a peut être joué, je ne sais pas, environ 300 morceaux.

pbouge : Et la collaboration avec Yuri Buenaventura ?

Laurent Erdös En parallèle de Mambomania avec certains membres de l’orchestre (le même bassiste, Marc Vorchin...), a été monté un orchestre qui d’appelait Caïman qui c’est monté autour de Yuri. C’était donc un peu la même bande, car Yuri faisait aussi des remplacements chez nous. Et puis on l’a vu progresser, car c’est quelqu’un d’hyper doué, avec un énorme charisme, jusqu’à faire officiellement partie du groupe. Et après il a monté son propre projet.

pbouge : Et toi, tu as un projet de groupe ?

Laurent Erdös Mes projets se situent autour de l’école. Ce que nous tentons de former c’est une sorte de big band des professeurs plus les meilleurs élèves et des musiciens professionnels, un vrai big band, 4 trompettes, 4 trombones, 5 saxophones, 4 chanteurs, 3 percussions, beaucoup de monde. Mais nous en sommes à la deuxième répétition, c’est donc un peu tôt pour en parler. Nous devrions jouer en mai. [4]


Notes et références


[1] Mambomania est un big band formé en France est resté fidèle à la tradition des grands orchestres des années cinquante, de mambo et de cha-cha-cha qui faisaient les beaux soirs de l’Amérique des années quarante et cinquante. Mambomania a développé un répertoire qui est à la fois l’expression des diverses personnalités qui forment le groupe, et un hommage aux différents styles qui les ont influencés (musique cubaine, jazz et chanson française).

[2] Voir un excellent article sur le sujet du Monde Diplomatique

[3] Voir l’article sur les charangas cubaines

[4] Le Big Band est né et s’appelle Mambo Legacy big-band afro-cubain constitué de 23 musiciens : 4 chanteurs, 4 trompettes, 4 trombones, 5 saxophones, piano, contrebasse, 3 percussions et le chef d’orchestre.

- Chant : Carlos « Kutimba » Esposito, Aude Doyen, Frédérick Belhassen, Jorge Tejos
- Trompettes : Stéphane Rolin, François Faverais, Bruno Sudret, Vincent Linden
- Trombones : Antoine Giraud, Frédérick Bodin, François Piriou, Lionel Seguy
- Saxophones : Arnaud Bessis, Tullia Morand, Julien Lourau , Greg Deletang, Patrick Bocquel
- Piano : Emmanuel Massarotti
- Babybass : Kelly Keto
- Percussions : Sébastien Quezada (timbales), Luis Viloria (congas), Oussama Chraïbi (bongos)
- Direction : Laurent Erdös

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