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Laurent Erdös, interview, 1ère partie

Publié le 16 février 2003, par : pbouge

Laurent Erdös : Vibraphoniste, timbalero, bongocero, pianiste, chef d’orchestre et arrangeur. A dirigé les ateliers de Salsa et de Latin-Jazz d’Arpej de 1992 à 2000, enseigne également dans le cadre du stage de Salsa de Vic-Fezensac et du FIPA (Forum des percussions actuelles). En 1991, il fonde avec Marc Vorchin, le grand orchestre afro-cubain Mambomania. En 1995, il fonde le groupe Salsa y Boogaloo. Compose pour des musiques de films (On a très peu d’amis, L’enfant du bout du monde ) et des orchestres de Salsa. En free-lance, il se produit aussi aux côtés de Yuri Buenaventura, Orlando Poleo, Chocolate Armenteros, Nicky Marrero. En 1998, il part à NY compléter sa formation et intègre le groupe de Joe Cuba. De retour à Paris, il retrouve Mambomania, cette fois-ci comme pianiste et fonde avec Carlos Esposito le groupe Kutimba y 7 en Swing.

Laurent Erdos a mis fin à l’école Abanico en 2006 pour partir à Barcelone

Interview Laurent Erdös, première partie

Paris, 17 Janvier 2003.

pbouge : Le 2 Février aura lieu le concert des élèves d’Abanico [1]. Quel est le rôle de ces concerts dans l’enseignement de l’école ?

Laurent Erdös : L’école Abanico fonctionne selon le rythme de l’année scolaire, les inscriptions sont en septembre, les premiers cours sont en octobre, et les enseignements se poursuivent jusqu’en juin. Et pour moi c’est essentiel que les élèves se présentent sur scène. Pour deux raisons, l’une c’est que c’est une musique de scène, donc à un moment le but c’est de faire danser les gens, et il n’y a que lorsqu’on est face au public que l’on a conscience de ce rapport entre la musique et la danse. Et l’autre c’est que mon expérience de l’enseignement fait que les élèves travaillent bien pendant trois mois dans les écoles normales et après il y a un essoufflement. Dans un conservatoire il y a des examens en fin d’année, qui font parties d’un système de pression pour obliger en quelque sorte les gens à travailler. Ça je trouve que c’est trop dur et contraire à l’esprit de l’école. Mais c’est bien d’avoir une pression et les concerts, ça permet de lutter contre le relâchement. Par exemple là on sait que le concert de tous les orchestres de l’école a lieu le 2 février, et bien en ce moment les classes de l’école sont toutes en répétition en dehors des cours, de manière autonome en se prenant en charge pour progresser. Ce concert de milieu d’année, où tout le monde se retrouve, permet aussi à tous les élèves de faire connaissance, pour dépasser un peu les murs de sa classe. Il faut que les élèves se mélangent, écoutent les autres classes et que l’information circule. Chaque classe pourra jouer 3 morceaux. Et puis après on attaque la série à la Java tous les Jeudis à partir du 6 mars, avec deux orchestres de l’école par soirée, selon la même formule que l’année dernière. Et on finit à la fin de l’année avec une grande réunion.

pbouge : Tu as souligné l’importance de l’échange entre musiciens et danseurs, dans le cadre de l’enseignement de l’école. Le show est très important pour le public.

Laurent Erdös : Bien sur, le public danse d’autant plus facilement qu’il voit des musiciens bouger et danser sur scène. J’y attache aussi beaucoup d’importance mais la musique demande déjà tellement de concentration et de travail aux élèves qu’il ne faudrait pas que lorsqu’ils dansent, ils en oublient de chanter. Mais j’aimerais que dans toutes les classes d’orchestres il y ait des grands miroirs pour permettre aux gens d’avoir un contrôle sur ce qu’ils dégagent physiquement. C’est bien aussi pour corriger les positions face à l’instrument et pour travailler les aspects chorégraphiques. En Colombie cela ce fait, dans les studios de répétition il y a souvent des miroirs. Ceci dit, les groupes avec super jeu de scène ont un peu disparus. Les groupes répètent de moins en moins. Lorsque l’on regarde les vidéos de l’époque du mambo, ou la grande époque de la salsa portoricaine, Bobby Valentín et d’autres, les chorégraphies étaient alors géniales. D’ailleurs à l’école nous disposons d’une vidéothèque pour que les élèves voient ces chorégraphies.

pbouge : Oscar D’Leon...

Laurent Erdös : Lui tout seul fait le spectacle mais je pensais plutôt à Grupo Niche quand les trompettistes intercalaient leurs riffs avec des chorégraphies formidables.

pbouge : Les concerts de la Java de l’année dernière ont été un succès. Mais il y a eu des soirées spéciales je pense aux musiciens invités comme ceux d’Orchestra Aragón [2] ou encore de George Delgado [3].

Laurent Erdös : Je ne sais pas, le principe est bon, si on peut nous continuerons. Pour l’instant il n’y a rien d’actualité. George Delgado devrait revenir mais les dates ne sont pas fixés, Aragón, ils vont revenir mais sans doute avant les concerts de la Java, et on vaudrait faire une présentation avec le Le Changüi de Guantánamo [4]. Mais c’est encore difficile d’en parler aujourd’hui car rien n’est encore arrêté. J’aimerais aussi organiser quelque chose avec Miguel ’Anga’ Diaz [5]. J’aimerais aussi beaucoup inviter des gens comme Camilo Azuquita [6] mais j’ai besoin de ressources pour faire cela et le seul moyen c’est que la Java marche bien et je trouve que les danseurs ne vont pas très souvent aux concerts.

pbouge : Les écoles de danses n’ont-elles pas pris le contrôle de la salsa à Paris ? On y apprend sans doute à très bien danser mais on arrive à un paradoxe que vivent certaines discothèques : le sentiment d’exclusion de danseurs débutants ou festifs.

Laurent Erdös : En fait l’excellence dans la danse devrait pouvoir cohabiter avec l’esprit festif. A l’époque du Palladium [7] il y avait des soirées spéciales danseurs parfois avec concours, toujours avec orchestres, où le public venaient les regarder. Le rapport entre la danse et la musique n’était pas cassé, on ne passait pas de disques. Il y a des vidéos géniales où l’on peut voir les danseurs du Palladium (Killer Joe...) et à l’époque le mambo était aussi pour une grande part une danse d’exhibition professionnelle. Le tempo était très rapide et demandait une grande dextérité de la part des danseurs. Et ensuite le bal pour le public pouvait commencer avec des danses et des tempos plus accessibles.

pbouge : Cette opposition danseurs/musiciens est-elle vraiment naturelle pour un genre comme la salsa ?

Laurent Erdös : Il y a quelque chose d’un peu pervers dans la danse du moins à Paris, mais ce n’est pas normal, on devrait facilement pouvoir lutter contre cela. On devrait pouvoir arriver à réunir bons danseurs, danseurs débutants, fêtards et musiciens. Ces derniers ont aussi leurs responsabilités. En Amérique latine et encore plus à Cuba les musiciens se sont mis au service des danseurs, historiquement. Par exemple on peut dire que le cha-cha-cha a été inventé par les danseurs et les musiciens ont suivi. En France il y a un décalage entre les goûts des danseurs et nous, dans le sens ou nous ne jouons pas une musique actuelle. Une des classes joue des morceaux d’il y a 10 ans, et les autres jouent des morceaux d’il y a 30 ou 40 ans. Or, les écoles de danse travaillent plutôt sur des répertoires ultra modernes, sur le CD dernier sorti, ou celui d’il y a un an au plus tard. Et si on était dans un monde comme celui du baloche par exemple, un orchestre de baloche monte son répertoire de l’été avec les tubes qui sont sortis dans l’année. Mais aucun groupe de salsa ne fait ça. Et en plus il y a une vraie difficulté car la salsa d’aujourd’hui est beaucoup plus difficile à jouer, y compris la ’romantica’ qui est joué par les meilleurs musiciens portoricains ou new-yorkais. On aurait beaucoup de mal pour jouer cette musique à l’école, tout y est beaucoup plus technique. D’ailleurs dans les studios, ce sont toujours le mêmes qui font les albums. On peut risquer un parallèle, la variété française aujourd’hui est d’un tout autre niveau que celui des années 60.

pbouge : Y a t il un futur à une salsa française, avec des paroles en français pour le succès populaire du genre ?

Laurent Erdös : Difficile à dire. Je reviens de Colombie, j’ai trouvé un autre état d’esprit, la salsa c’était populaire il y a 10 ans. Cela a énormément baissé, d’ailleurs c’est pas pour rien qu’il y a énormément de musiciens qui viennent à Paris, parce qu’en Colombie il y a moins de boulot. Les cartels ayant été très combattu, il y a moins d’argent pour les groupes, et moins de groupes. Récemment j’ai beaucoup plus entendu de cumbia que de salsa. Lorsque j’étais à Porto Rico c’était très dur pour les musiciens car la grande époque de la salsa c’était il y a 20 ans. Il y a eu un regain avec le Buena Vista Club, qui a permis de faire revivre une culture du passé. Et aujourd’hui à Cuba, seuls les grands groupes comme Los Van Van restent populaires.

De plus c’est très rare qu’une musique devienne encore plus populaire au fur et à mesure du temps qui passe, . En général une musique est populaire à l’origine, après elle devient savante. Le jazz était populaire et il ne l’est plus, c’est aujourd’hui une musique savante et classique. Et c’est peut être ce qui va arriver avec la salsa qui devient de plus en plus complexe, de plus en plus difficile à écouter et à jouer, par exemple la timba.

pbouge : Cependant ce sont les paroles en français qui ont fait le succès du rap en France.

Laurent Erdös En tout cas c’est sûr qu’un français est coupé d’une réalité de cette musique, car le chanteur improvise au-delà du texte écrit, il dialogue avec les musiciens. Un bon chanteur, un bon improvisateur va créer des textes sur le moment qui seront liés à la situation. C’est dommage, d’être coupé de cette réalité. En Amérique Latine le public écoute d’abord les paroles avant d’écouter le chant. Le parallèle avec le rap est bon. En effet son succès s’explique quand on voit comment les jeunes de banlieue se sont saisis des chansons. Mais avec l’avantage que le rap peut être saisi sans savoir jouer car les paroles constituent son élément essentiel. La salsa est jouée soit par des musiciens qui sont nés dedans et qui ont profondément intégré cette culture soit par des musiciens expérimentés. Comment croire que cela puisse devenir un phénomène populaire en France ? Je peux bien sur me tromper. Il y a eu une grande vague de la rumba dans les années 30, puis la vague du mambo et du cha-cha dans les années 50, après celle de la salsa... etc. et cela marche comme cela par vague.

pbouge : L’école Abanico a-t-elle un répertoire, un style de musique qui la caractérise ?

Laurent Erdös : Toutes les classes d’orchestres ont un thème et chacune travaille dans un style défini. On essaye d’aborder tous les styles, mais cela dépend aussi des élèves, de leur niveau et des instruments. Si nous avons beaucoup de violons on pourra faire beaucoup de charanga, et sinon il n’y en aura pas [8]. On aborde le son traditionnel. Le son montuno est très bien pour faire travailler la rythmique. C’est pas trop rapide et ça construit très bien le swing. Il y a des groupes de salsa, je veux dire salsa période Fania, c’est un répertoire dans lequel on puise beaucoup. L’année dernière nous avions un big band à l’école, cette année nous en aurons un mais un peu en parallèle de l’école pour jouer la musique des années 50. Il y aussi une classe qui mélange latin-jazz/songo/timba. C’est la classe de l’école qui joue la musique la plus contemporaine. Nous avons une classe de musique traditionnelle avec percussions et chants religieux ou encore de la rumba. Mais on a rien encore sur l’afro-colombien ou l’afro-vénézuélien, il faudrait des élèves intéressés par les sujets. Pas de groupe de salsa romantica, mais ça ne peut s’adresser qu’à des musiciens professionnels. L’idée d’une école c’est que l’on puisse présenter tous les styles.

pbouge : La classe de charanga a un répertoire de danzón ou un répertoire plus récent ?

Laurent Erdös : On n’a jamais vraiment eu les élèves pour jouer du danzón car cela demande une haute formation classique, un très haut niveau de flûte. Non c’est plutôt les charangas qui se sont développées dans les années 60/70. La encore tout dépend du niveau des élèves.

pbouge : Parlons un peu des élèves, quelles sont leurs motivations ?

Laurent Erdös : Une partie des élèves est constituée de professionnels qui sont en formation dans le cycle de formation professionnelle. Les professionnels ont droit à une formation tous les deux ans. Donc ils sont ici inscrits à de nombreux cours. Bien souvent ils ont un très bon niveau. Ils viennent souvent d’une autre musique, par exemple du jazz, pour chercher un complément précis. Une majorité des élèves sont amateurs. Ils viennent pour se détendre, pour le plaisir d’apprendre et celui de jouer. Ces amateurs connaissent très bien la salsa au niveau de la culture, ils en écoutent depuis longtemps. Ils s’inscrivent à un cours par semaine généralement, car ils n’ont pas le temps de faire plus. Ils ont entre 25 et cinquante ans. Il y ceux qui veulent devenir musiciens professionnels, ils ont alors entre 18 et 25 ans. Et pour finir, il y a les enfants, on a trois classes d’enfants entre 5 et 12 ans qui font de la percussion.

Les élèves de l’école veulent jouer, il suffit qu’ils aient un instrument et c’est parti, ils jouent, ils ne vont pas forcément plus loin. Et je suis très attaché à l’aspect culturel qui manque énormément. On met donc à disposition des élèves bouquins, revues, par exemple une collection de "Latin Beat", ou des vidéos, ou encore des morceaux archivés qui permettent aux élèves d’écouter d’autres interprétations de celles qu’ils étudient.

A SUIVRE...


[1] Dimanche 2 février 2003 de 12h à 23h, MJC du MONT-MESLY

[2] Voir l’article sur les charangas cubaines

[3] Conguero d’Eddie Palmieri

[4] Pour en savoir plus sur le Changüi

[5] Percussionniste cubain, a enregistré et collaboré avec Irakere, Afro Cuban All stars, Ruben Gonzalez, David Sanchez...etc.

[6] biographie

[7] Dans les années 50 ce club de Manhattan a été le creuset du succès et de la création de la salsa à New York

[8] cette année il y a une classe de charanga