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La charanga (2/4) : Le Danzón, les premières Charangas

Publié le 16 janvier 2003, par : pbouge

Un article en quatre épisodes pour parler de la charanga :

1/ Introduction, la contredanse

2/ Le Danzón, les premières Charangas

3/ Les Charangas Cubaines

4/ Les Charangas de NY

Deuxième partie : Le danzón

Introduction

Tout le monde reconnaît que les "Charangas Francesas", i.e. les orchestres français du 19ème siècle ont contribué de manière décisive à la musique afro-caraïbéenne. Ce sont en effet les rythmes, les mélodies, les danses et les instruments de musique français qui vont constituer la matrice du danzón, considéré longtemps comme la danse nationale de Cuba.

Tout comme la contredanse anglaise avait évolué en France vers une danse en couple appelé le cotillon, la contradanza, avec le temps, perdra son caractère de danse de groupe chorégraphié pour se danser en couple et pour donner naissance au danzón. Abolissant les pas compassés de la contradanza, le danzón  [1] se rapproche des danses que nous connaissons aujourd’hui et se danse librement en couple. En 1879, un danzón était alors constitué par la répétition des parties suivantes :

- le ’paseo’ ou ’cedazo’ ou la ’prima’ : l’introduction du morceau où la flûte est l’instrument soliste qui exprime la créativité, l’originalité du morceau, tandis que les couples se promènent le long de la salle de bal.
- la ’segunda’ ou ’Parte del Clarinete’ est jouée par les clarinettes sur le rythme du cinquillo voir chapitre 1.
- le ’trio’ : c’est la partie la plus lente jouée par les violons.
- et enfin la partie finale sur un rythme plus rapide quasiment celui de la rumba et plus tard celui du montuno.

Histoire

Le premier danzón ’Las Alturas de Simpson’ [2] fut écrit en 1877 et joué en public en 1879 par un jeune chef d’orchestre et joueur de cornet Miguel Faílde Pérez [3]. Son orchestre va jouer ce premier danzón dans une salle de bal très en vogue en présence d’un vingtaine de couples très élégants où les femmes portaient toutes des bouquets de fleurs. Son orchestre était alors composé de tuba, trombone, clarinette, deux ’tympani’ [4] et d’un ’cornet’ [5]

La deuxième étape marquante pour succès du danzón fut apportée par un clarinettiste, compositeur et professeur, José Urfé [6]. Il va introduire le rythme du son, plus syncopé, plus dansant dans le danzón, ce qui attirera des cercles plus larges que ceux de l’élite blanche qui constituait principalement le public de la contradanza. Cela coïncide avec l’abolition de l’esclavage à Cuba. [7]

La troisième étape est la composition "El bombín de Barretto" par José Urfe en 1910. Ce titre fut joué par l’orchestre de Enrique Peña en incluant un montuno [8] très entraînant pour les danseurs. Cette troisième partie, le ’montuno’, tranchait avec les deux premières plus adaptées à un défilé qu’à une danse de partage. Elle était plus rapide, plus syncopée et avait un volume sonore plus élevé que les précédentes et était donc plus adaptée aux fêtes en extérieur laissant les anciennes contradanza aux intérieurs cossus des Cubains les plus nantis.

Orchestres et instruments

La dernière étape fut de modifier considérablement l’importance respective des différents instruments. Le danzón était joué par les ’tipicas’ composé d’instruments à vents, cuivres, cordes, guiro et tympani. Le compositeur et pianiste Antonio Maria Romeu africanise encore un peu plus sa charanga francesa avec des pailas ou timbales  [9] pour remplacer les tympanis. Il introduit également le piano et en 1923 le son rythmé de cette formation va vite faire oublier le vieux style de danzón de Miguel Faílde Pérez vite baptisé El danzón antiguo. Et petit à petit la charanga va se structurer autour des violons, violoncelles, piano, guiro, clarinette, flute, basse et batterie.

La flûte utilisée avant les années 30 était surtout la flûte baroque à 2 clés. Mais plusieurs innovations technologiques vont renforcer le rôle central de la flûte dans les charangas. La première c’est la flûte à 5 clés [10]. Toutes deux en bois, la seconde a eu très longtemps ses partisans face à une nouvelle innovation due à Teobald Boehm en 1832 qui est en fait le prototype de la flûte d’aujourd’hui. Son inventeur a longtemps été à la recherche d’un son plus plein et homogène et pour cela il eut l’idée une flûte cylindrique (diamètre 19mm sur env. 67 cm de longueur) dotée d’un ensemble complexe et astucieux de clés conçu pour accélérer les doigtés. Il utilisa plusieurs matériaux, argent, bois, bois et métal.

A suivre...


Notes et remerciements Un grand merci à Emmanuel Massarotti, pianiste, compositeur, arrangeur et professeur à l’école Abanico pour la note 5 et les commentaires suivants sur l’origine et les influences sur le danzón (par email du 27/04/2004) :

Les vieux cubains disent simplement qu’ils ont collé un son au danzon. Les musiques militaires ont aussi contribué à l’élaboration du danzon ainsi que les traditions "purement" espagnoles de l’Andalousie et de l’"extremadura". L’apport haïtiano-dominicain est fondamental pour tout ce qui est cinquillo.On pourrait presque résumer en disant que le danzon est la résultante du mélange de la musique des africains d’Haiti-Santo-Domingo, des franco-anglais du même endroit et des musiques ibériques et canariennes de l’orient de Cuba. Je ne veux pas faire abstraction de la musique des africains de Cuba déjà installés avant l’arrivée des petits maîtres français et créoles, mais dans la contradanza et le danzon, il me semble ne pas reconnaître les mêmes racines africaines que dans le changüi plus ancien localement et proche du sucusucu et des musiques jamaïcaines anciennes. L’orient de Cuba sonne plus yoruba avant et plus congo après l’arrivée des "francophones". Ravi si tu discutes avec moi je consulte régulièrement et le sujet me passionne depuis 10 ans. J’ai été le premier en France à essayer de remonter les grans danzones cubains avec Laurent Erdos aux timbales, Oussama Chraïbi aux congas Abel Gerschenfeld au güiro, Marc Vorchin à la flûte, ainsi que Max Cylla et Mario Mas parfois ; ça s’appelait la Charanga Francesa et on a joué un peu partout à Paris et à Vic Fezensac. Nous étions parrainé par Oscar Lopez qui vient de mourir, Alfredo Rodriguez qui se porte bien et Don Barretto qui à force de danser à un de nos concerts à la Chapelle des Lombards eut un malaise cardiaque...Ahh que cette musique nous ensorcelle !!!


[1] Un article de référence en espagnol

[2] du nom d’un quartier de Matanzas connu pour ses rumbas

[3] né le 23 décembre 1852 à Matanzas, Cuba et décédé le 26 décembre 1921, Cuba

[4] Une description du tympani

[5] Un cornet est différent d’une trompette : la perce du tube de l’instrument est différente, la longueur de son tube et l’embouchure également. A l’époque et le cornet était apprécié pour sa vélocité et des virtuoses comme Miguel Faílde Pérez jouaient des rigaudons, des polkas etc... musiques de danses certes avec des aspects militaires et de kiosque du dimanche. Pour plus de détails voir les différences entre le cornet et sa cousine la trompette

[6] né le 6 Février 1879, à Madruga, Cuba et décédé le 13 Nov. ’57, à la Havane, Cuba

[7] En 1880 Cortes approuve la loi d’abolition, qui prévoit de libérer tous les esclaves après une période de huit ans de ’patronato’ (tutelle). Le 7 octobre 1886, l’esclavage est supprimé à Cuba selon un décret royal et le patronato rendu illégal

[8] C’est une alternance entre les choeurs et les improvisations du chanteur

[9] Ici une description des pailas

[10] inventé par Georg Tromlitz de Bavière au tout début du 19ème siècle

  • Message 1
    • par emmanuel massarotti, 18 juin 2006 - La charanga (2/4) : Le Danzón, les premières (...)

      depuis alfredo rodriguez est allé rejoindre le monde des egunguns et il veille sur nous en riant certaianement de notre approche si européenne et intello de cette musique dont la principale qualité est la sensualité. paix à l’âme de de ce grand maître dont le dernier enregistrement avec los acereko nous livre une version superbe du danzon "el niche",le "nègre",déformation argotique de niger en anglais mot repris par les afroaméricains eux-mêmes pour désigner les plus sombres d’entre eux. Appréciez la qualité du coro dont Yoel Hierrezuelo est un fabricant et un interprète à la renommée trop petite comparée à son talent de chanteur producteur à + & aché manu nmassarotti@gmail.com

      • par massarotti, 25 janvier 2010 - La charanga (2/4) : Le Danzón, les premières (...)

        la contredanse a été à la mode en France en 1843-1844 et supplanté la polka, mais cette dernière ne disparaît pas pour autant on trouve des traces musicales de la polka tout autant que de la contredanse (country-danse) dans les anciens danzones