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La Plena

Publié le 6 décembre 2002, par : pbouge

Dans un monde musical latino dominé par la salsa et le merengue, les musiques comme la Cumbia, la Bachata ont du mal à se faire une place, c’est le cas aussi pour la Plena. Et pourtant…

Le rôle de la Plena

La Plena est à la Salsa ce que Blues est au Rock and Roll. La Plena est à Porto Rico ce que le Son est à Cuba, ce qu’est la Cumbia à la Colombie, ou encore ce qu’est la Samba au Brésil : LA musique, LA danse nationale. Ses plus grandes stars ont été élevées au rang d’icône et les photos d’Ismael Riviera, « El Sonero Mayor », sont nombreuses dans les maisons, dans les cafés, etc.

Un tel engouement nécessite des explications. La Plena, comme beaucoup de musiques des Caraïbes, a une composante sociale essentielle, elle est populaire d’inspiration. Ses paroles sont celles des gens de Porto Rico de leurs histoires, de la vie de tous les jours, des événements, de la politique, des rumeurs, des faits divers… etc. à tel point que le Plena a été surnommé "El periodico cantado" le journal en chansons ou encore "La música del pueblo".

Son origine, son histoire

Fin du 19ème siècle, autour de la ville de Ponce, région de production sucrière, le charme du mélange Afrique/Europe s’est encore opéré dans la Plena. Certains rapportent que son nom ’Plena’ trouve son origine dans les conditions dans lesquelles les premiers morceaux furent joué par les esclaves : pendant les nuits de pleine lune. La Bomba plus ancienne et d’autres sensibilités afro-caraïbéennes a influencé peu à peu la spécificité de la Plena dans un contexte marqué par un événement important : la session par l’Espagne de Porto Rico aux Etats Unis en 1898. Le changement de propriétaire a entraîné un nouveau flux d’immigrants en provenance de la Jamaïque, … vers Ponce, pour travailler dans l’industrie sucrière, en se mélangeant en apportant de nouveaux rythmes, de nouvelles histoires. La Plena a atteint alors une première maturité dans son île et était prête maintenant à s’exporter.

Dans un second temps le développement de la Plena a été influencé par les flux migratoires de Porto Rico vers New York. En quittant l’industrie du sucre et ses villages côtiers pour arriver à New York les émigrants ont trouvé les conditions d’existence du prolétariat urbain et industriel du début du XXème siècle. La Plena a alors pris un tour social et a accompagné les mouvements ouvriers et ses revendications comme le droit à la libre association dans les syndicats, les manifestations, la grève. Et la Plena a chanté les conflits ouvriers, la peur du chômage, etc. La perte d’emploi par exemple, a été chanté par Mon Rivera dans une Plena très populaire « Me dieron layoff’ » « lls m’ont licencié ». La Plena a alors joué le rôle du blues dans la formation de la conscience anti-esclavagiste des noirs aux USA ou de la « contest song » dans les années 60. Il faut également noter que si cette musique a pu facilement suivre les flux migratoires c’est aussi parce que les instruments de la Plena, panderetas et güiro, sont tous de petites tailles, légers et facilement transportables.

La musique et les plus grands interprêtes

Des années 20 aux années 60 les plus grands interprètes de Plena on été Canario, César Concepción, Mon Rivera, Rafael Cortijo, et Ismael Rivera. Chacun a apporté sa contribution au succès de ce style :

Canario a puisé son inspiration dans la tradition de la rue et des quartiers. César Concepción a élargi le public traditionnellement limité aux couches les plus populaires il en fait une musique apprécié des classes plus favorisées en ajoutant des instruments comme les saxophones, les trompettes, voire un piano…etc. tout cela pour créer une sorte de « plena de salon ». Mon Rivera, Rafael Cortijo, and Ismael Rivera, ont connu, à partir de la fin des années 40, une popularité de super stars dans les barios latinos de New York et à Porto Rico. C’est le début de la collaboration entre Rafael et Ismael et qui sera extrêmement féconde pour la musique de Porto Rico d’où ils étaient tous deux natifs. Il travailleront ensemble 10 ans pour assurer la renommée indestructible du genre. Le conjunto de Rafael Cortijo comportait saxophone, trompette, basse, piano, congas, timbales, bongos, campana, et güiro. Véritable matrice, Cortijo a engendré non seulement Ismael Rivera mais aussi Nacho Sanabria, Roberto Roena et son Apollo Sound, et l’extraordinaire El Gran Combo.

Une discographie partielle existe sur Descarga.com

Le titre le plus connu c’est sans doute "Volare". Dans un arrangement finalement assez salsa, le morceau commence par des riff de cuivres suivis par les choeurs. Le timbre d’Ismael Riviera et sa diction si personnelles apporte toute la couleur à cette chanson.

Un autre morceau qui donne immédiatement envie de danser c’est El Negro Bembón malgré des paroles d’un réalisme extrême sur le racisme qui pouvait régner à cette époque :

Ils ont tué le noir lippu

Aujourd’hui on pleure nuit et jour

Car le petit noir lippu

Tout le monde l’aimait

Pour lire la traduction complète de cette chanson

Bomba et Plena : les differences

Il est quasiment impossible de parler de la Plena sans évoquer la Bomba. Les deux genres sont si proches que les latinos parlent souvent de « Bomba Y Plena ». Il existe même des morceaux qui sont à la fois Bomba et Plena comme « Yo Te Cantare » (Cortijo Y su Combo). Alors quelles sont les différences ?

L’instrument central de la Plena est une sorte de tambourin sans grelots, tenu d’une main pour jouer de l’autre : la pandereta ou pandero. Il se décline en plusieurs tailles de différentes tonalités. Trois sont nécessaires pour former un orchestre de Plena, deux pour la rythmique, ’seguidora’, et le ’requinto’ dont le rôle est de renforcer certaines phrases et d’être utilisé pour les solos. Le guiro est aussi très présent dans la rythmique de l’ensemble.

Comme dans les pregones de la salsa, dans une Bomba comme dans une Plena, les chœurs et les solos alternent, le soliste improvisant et les chœurs chantant une réponse. Il existe une symétrie dans la Bomba : le nombre de vers chanté par le chœur est égal à celui chanté par le soliste. Dans une Plena le soliste chantera un nombre de vers qui sera le double de celui du chœur : des séquences récurrentes composées de 4 vers pour le chanteur suivis de 2 vers, pour les chœurs.

Les percussions de la Bomba sont des tambours qui étaient fabriqués souvent à partir de tonneaux. Le rythme de la Bomba est beaucoup plus agressif et incantatoire dans un volume sonore plus important. Le style d’interprétation du chanteur a un phrasé qui percute beaucoup plus que dans une Plena. Le lien avec l’Afrique y est beaucoup plus évident. C’est sans doute pourquoi il y a une forte communication entre danseurs et musiciens dans une Bomba. Il est d’ailleurs inconcevable que des tocadores de Bomba exécutent une bomba sans danseurs, ce qui n’est pas le cas pour les Pleneros (joueur de Plena).

Une Plena sera plus mélodieuse, plus riche harmoniquement. C’est une musique de fusion qui a intégré des éléments blancs et métis. L’orchestre comportera des instruments comme l’accordéon, l’harmonica et plus rarement la guitare (ces instruments étaient souvent absents dans les groupes de Bomba aux début du XX ème siècle).

Pour les musiciens voici des partitions extraites de "The Salsa Guidebook for Piano & Ensemble" par Rebeca Mauleon, pour comparer les rythmes de Bomba et de Plena.

La Plena d’aujourd’hui

Le décès de Rafael Cortijo puis d’Ismael Rivera a porté un coup dur à la Plena. Pourtant depuis le début des années 90 des musiciens contribuent avec talent à son renouveau :

- la Plena retrouve un style inspiré et un public grâce aux enregistrements de « Plena Libre » un groupe dirigé par Gary Nuñez avec un son d’aujourd’hui, (Juntos y Revueltos -RykoLatino, 1999-, !Cógelo Que Ahí Te Vá ! -1995, SJ Music-, Plena Pa’ Ti -1997, SJ Music-, De Parranda -1997, Peer-, Plena Libre Mix -1998-, Plena Libre -1998, RykoLatino-. Le talentueux compositeur Tite Curet Alonso a été jusqu’à comparer le phénomène avec celui de Rafael Cortijo dans les années 50. Pour en savoir plus sur l’itinéraire de ce groupe, il faut lire l’interview de son directeur musical Gary Nuñez, sur Descarga.com

- La famille Cepeda : Modesto Cepeda redonne un engouement populaire à la Plena en particulier à la radio grâce à son disque "Encuentro de Bomba y Plena al Acetato" (MC Bomba, 1992). Il restera assez proche de la tradition avec des disques comme "Los Pleneros de la 21" mais la famille a beaucoup de ressources créatives en réserve. William Cepeda qui, après avoir beaucoup tourné avec des groupes de Jazz aux USA, revient à Porto Rico avec une forte volonté de renouer avec ses racines. Son premier disque « Bombazo » (1998, Blue Jackel) va exalter la Bomba et la Plena, dans une forme moderne et énergique. Son groupe, le Grupo Afro Boricua, reste très familial puisque en plus d’être dirigé par William il comporte aussi Roberto, Luis, Jesus et Wilfredo Cepeda. Ce CD a été suivi de plusieurs autres « My Roots & Beyond », (1998, Blue Jackel), « Branching Out », (2001, Blue Jackel).

Les CDs

Mais en fait pour bien capter les différences écoutez « Alegria Y Bomba » -comme son nom l’indique- ou encore une autre Bomba formidable « El día de mi suerte » née de la collaboration entre Willie Colón et Hector Lavoe et une Plena comme « El Negro Bembon »

Une référence : "Willie Colón / Mon Rivera" - There Goes The Neighborhood CD (Vaya 42), Released 1975 ; Re-Issued 1992

Pour une première approche il existe quelques bonnes compilations comme :

- Baile Con Cortijo y su combo con Ismael Rivera : El Negro Bembon, El Stélite, Con La Punta Del Pie, Teresa, Bailala Bien…etc.

- Ismael Rivera, Best Of : Arrecotin Arrecotan, Mi Jaragual, Carimbo, El Nazareno... etc.

- Ismael Y Cortijo Sus 16 Exitos : Quitate De La Via Perico, El Negrito Culembo, Moliendo Cafe …

- Lo Mejor De Cortijo Y Su Combo : Quitate De La Via Perico, Plena Espanola, Cucala Cucala, etc…


Références

-Un bon site en Français consacré au sujet avec de nombreux extraits musicaux en MP3.

-Pour découvrir tous les aspects de cette musique, son histoires, ses groupes, ses écoles de danse et beaucoup de liens vers d’autres sites

-Une revue de plusieurs disques de Rafael Cortijo et d’Ismael Rivera

-Le meilleur article dédié sur la Plena

-Pour comprendre la Bomba

-Interview de Gary Nuñez directeur musical de "Plena Libre"

  • Message 1
    • par Rumberito, 7 décembre 2002 - > La Plena

      Excellent article. Merci Pierre de nous faire (re)découvrir ces deux grands courants Boriqueños, qui traversent les époques au même titre que le Son ou la Rumba.

      Un petit détail, je crois savoir que ce n’est pas le Guiro qui est joué dans la Plena mais sa cousine la Guira qui est un racloir métallique très sonore et qu’il existe aussi une Bomba Cubaine qu’on retrouve dans la Timba...mais je ne sais pas si les deux genres sont apparentés (Bomba Boricua et Cubaine). Toujours sur la Bomba, je crois aussi savoir que c’est le danseur soliste qui dirige les percussions avec sa danse ! A quand un stage de Bomba en France ?

      • par guayacan, 7 décembre 2002 - > La Plena

        Merci pour le message.
        En ce qui concerne la bomba, je ne suis pas au courant pour le courant en tant que tel à Cuba. Par contre effectivement, le danseur à un rôle important puisque dans une partie de la chanson, il y a un jeu entre lui et le premier tambour.

        je crois bien qu’il va falloir qu’on s’attaque à un article centré sur la Bomba !

      • par pbouge, 8 décembre 2002 - > La Plena

        Merci pour tes précisions. En effet tu as raison de souligner que la danse est une partie constituante de la Bomba, et comme l’a dit Guayacan il va falloir un nouvel article cette fois centré sur la Bomba (toutes vos idées, propositions, sources et contacts sont les bienvenues). En ce qui concerne un stage je crains que qu’il faille pour le moment aller à Porto Rico.  ;-)

      • par Emmanuel Massarotti, 25 mai 2004 - > La Plena

        on l’appelle également güicharo. Et il faut ajouter que la plena est un rythme de carnaval essentiellement alors que la bomba(ou les bombas)est un genre riche de plusieurs styles comme la rumba à Cuba.Cf Cepeda