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Histoire création et développement du latin jazz 7/7

Septième partie : évolution séparée du latin jazz à Cuba

Publié le 4 décembre 2004, par : Montunero

III) Personnages majeurs et mouvements créateurs

  • E. Evolution séparée du latin jazz à Cuba
    • i. Une musique du gouvernement

L’état, et son gouvernement étaient les arbitres qui décidaient ce qui était la bonne ou la mauvaise musique : ils maintinrent ainsi le contrôle de la production musicale. Leur objectif était de la rendre plus savante, et plus morale.

En 1962, on inaugure la « Escuela Nacional de Arte » (ENA : Ecole Nationale d’Art) Comme le dit le ministre de la culture de Cuba : « La fondation de l’Ecole Nationale d’Art en 1962 lança l’extraordinaire expansion de l’apprentissage artistique, comme une des œuvres les plus transcendantales et les plus belles de la Révolution Cubaine exprimée dans le développement et le prestige atteint par l’art à Cuba. » De cette école, sortirent des artistes comme Paquito D’Rivera, Arturo Sandoval, Enrique Pla, Emiliano Salvador, Gonzalo Rubalcaba...

Depuis cette révolution cubaine, le jazz fut considéré comme une musique impérialiste (Avaient-ils oublié les minorités noires américaines qui furent à l’origine du jazz ?). Les bars, lieux où les artistes (musiciens, peintres, écrivains...) pouvaient se réunir fermèrent. On supprima même les Juke-Box.

Cela implique la disparition de la musique populaire de la rue, laissant la place à la chanson intellectuelle.

Les musiciens cubains perdirent leur spontanéité, mais devinrent plus professionnels.

Cependant, pendant cette époque, on écoutait encore d’autres musiques, mais les amateurs cachaient ces disques des Rolling Stones ou de jazz dans des pochettes de disques de l’Orquesta Aragon...

    • ii. Quelques groupes importants

Au départ, il y eut deux groupes importants pour le développement du latin jazz : la Sonorama Seis, dans laquelle Changuito, qui succédait à Enrique Pla, adapta des concepts de la conga à la batterie (racine du Songo : la batterie se « cubanise ») ; il y eut aussi le groupe de Chucho Valdés dans lequel le chanteur (spécialiste du « scat ») fut Amado Borcela, appelé « Guapacha ». Mais Guapacha meurt en 1966 à l’âge de 32 ans, et Chucho dissout l’orchestre.

En 1967, la décision est prise de créer un orchestre officiel qui représente la position musicale de Cuba, avec les meilleurs musiciens, sous la direction de Armando Romeu : c’est la Orquesta Cubana de Musica Moderna (OCMM : Orchestre Cubain de Musique Moderne). Pendant que l’orchestre se prépare pour représenter Cuba à l’exposition universelle de Montréal, Chucho, Paquito, Carlos Emilio, Enrique Pla et Cachaíto (qui remplace Carlos del Puerto) restent à la Havane pour créer un autre groupe : le quintette cubain de jazz (! !!). Les musiciens de l’OCMM vont faire part de leur mécontentement par la suite, car un de leur principaux travaux consistait à accompagner les chanteurs pour la télévision. En même temps, le quintette se transforme en un nonnette, avec le trompettiste Jorge Varona, les percussionistes Oscar Valdés (père et fils), et Roberto García. C’est la base de ce qui deviendra Irakere.

    • iii. Irakere

En juillet 1969, l’OCMM joue une composition de Chucho Valdés qui s’appelle Misa Negra, qui existe en plusieurs versions (orchestre, quintette, orchestre symphonique avec chœurs...). La Misa Negra est un retour aux influences religieuses laissées par les esclaves dans la musique afro-cubaine. Chucho Valdés la composa après avoir assisté à beaucoup de rites religieux et annoté les rythmes et les chants. C’est finalement un savant mélange de cela avec le jazz et le rock... et ce fut traité d’ « hérésie musicale », de « monstre hybride »..

En 1973, Irakere est créé (au départ un trio, puis de plus en plus gros). Ils jouent des morceaux de Jazz de Chucho, qui joue un montuno de la main droite pendant qu’il improvise des mélodies de la main gauche. Le concept est de mêler les rythmes afro-cubains avec le « beat » du rock et les harmonies et les solos du jazz. C’est un groupe qui sonne comme un Big Band !

En 1975, Irakere est officiellement reconnu par les autorités. Alors, c’est une musique officielle, qui se doit d’être proche du peuple : les musiciens sont en désaccord, certains souhaitant faire de la musique pour danser (pour les danseurs) alors que d’autres préféraient jouer une musique plus élaborée, c’est-à-dire une certaine forme de jazz, avec plus de liberté et d’espace pour improviser.

Après le concert de Mc Coy Tyner et Bill Evans au Carnegie Hall (New York), Irakere, invité par les musiciens américains, joue la Misa Negra ainsi qu’une version ré-arrangée (à la cubaine) de l’adagio de Mozart. A la fin, le public ne réagit pas, paralysé, puis commence un tonnerre d’applaudissements... Irakere est invité à Montreux. L’orchestre s’agrandit avec Miguel Anga Díaz, Arturo Sandoval, Maraca...

Ce fut un groupe capable de jouer toute sorte de musique : classique, jazz, traditionnelle... Et qui eut toujours deux répertoires : un pour les danseurs, et un autre pour la musique.

    • iv. L’anecdote de l’Afro Cuban All Stars

Ce groupe a été un projet de Juan de Marcos González, qui voulait rendre un hommage à la musique des années 50, avec des musiciens de tous âges (pourvu qu’ils soient bons), mais ce projet du « Big Band Album » ne se fait pas. Nick Gold lui propose autre chose : mélanger le son aux musiques africaines : l’ « Eastern Album », dont l’enregistrement serait confié à l’américain Ry Cooder. Juan de Marcos forme les orchestres pour les deux projets... Tout est prêt, mais finalement les musiciens africains ne viendront pas. Juan de Marcos garde l’orchestre, change le répertoire : cela devient « Buena Vista Social Club » Ry ne connaît pas très bien la musique cubaine, mais le développement du mythe de la (re)découverte des papys par Ry Cooder permet au disque de se faire connaître. Juan de Marcos, alors, tire parti de ce succès pour faire l’Afro Cuban All Stars (pas très connu à Cuba), mais à la différence de BVSC, il utilise des arrangements et des techniques d’improvisation propres au jazz : il voue une grande admiration à Chico O’Farrill et Mario Bauzá...

Pour conclure...

En conclusion, je voudrais que l’on retienne quelques détails importants. Quand on parle de musique « Afro-Cubaine », cette idée ne trouve pas son origine dans la salsa (qui est d’origine « Nuyoricaine »), mais du latin jazz, grâce à des pionniers du mouvement, qui étaient eux-même Cubains (mais dont beaucoup partirent à New York)... mais, ils ne furent pas les seuls (par exemple quelle était la nationalité de Tito Puente, et de Tito Rodriguez ? Les groupes de ces deux "Tito" et celui de Machito sont ceux qui ont très fortement marqué l’époque du Palladium). Et lorsqu’on parle de la salsa, il faut rappeler le travail du producteur de la Fania : Jerry Masucci [1] (pendant les années 70 et par la suite). Norman Granz fut le grand producteur sans lequel le latin jazz n’aurait pas existé : comme Masucci quelques années plus tard, Granz ne fut pas uniquement un bon businessman, mais il avait aussi une bonne oreille musicale. Sans son appui, Dizzy, Bird, Ella, Machito, Mario, Chico n’auraient jamais pu faire leur musique et nous n’aurions jamais écouté de latin jazz tel qu’il existe maintenant.


  • Principale reference : Delannoy, Luc, ¡Caliente ! Une histoire du latin jazz, Editions Denoël, Collection X-TREME 2000, ISBN : 220724833.X
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  • Principale reference : Delannoy, Luc, ¡Caliente ! Une histoire du latin jazz, Editions Denoël, Collection X-TREME 2000, ISBN : 220724833.X

[1] Nous citons Jerry Masucci pour le développement et la généralisation auprès du public de la salsa. Ce commentaire ne rentre pas dans les cadre des rapports entre producteurs et artistes.

  • Message 3
    • par massarotti, 16 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

      "Chucho, qui joue un montuno de la main droite pendant qu’il improvise des mélodies de la main gauche"

      ben, non, montunero, c’est le contraire ! cela dit il sait aussi le faire dans ce sens-là, mais ça sonne mal, la mélodie, par essence devant planer au-dessus de son accompagnement (quoique Horace Parlan n’improvise que de la main gauche)

      c’est la main gauche qui joue le "tumbao" ou "chapeo" (et non pas "montuno", car à Cuba et Chucho est cubain, "montuno" est le terme qui désigne une partie d’un morceau et non une formule d’accompagnement répétée, à New-York on dit "montuno" pour la section du morceau et le patron harmonico rythmique du piano, ah ! ces new-yoriquains et leur influence commerciale internationale.....)

      la main droite improvise chez Chucho c’est parfois le quilombo chez les Palmieri brothers c’est assez propres ça frise la perfection chez Chick Correa et Emiliano Salvador c’est d’une grande propreté chez Franck Emilio Flynn

      je veux dire que Chucho n’est ni le seul à pratiquer, ni le premier à l’avoir fait il en est un digne représentant international

      je le fais aussi et tous mes élèves qui improvisent le travaillent c’est Alfredo Rodriguez qui me l’a recommandé paix et ashè pour son âme

      allez ! à tobien ! emmanuel massarotti

      • par Montunero, 17 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

        ... C’est bien ce que je voulais écrire... Va falloir corriger l’article (quelques années plus tard) Merci pour tes commentaires Emmanuel

      • par Montunero, 17 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

        Je suis rassuré, la version originale de l’article (en Español) est juste sur ce point !

  • Message 2
    • par massarotti, 16 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

      On ne doit pas affirmer que les musiciens perdirent leur spontanéité parce qu’ils auraient reçu une éducation musicale plus poussée. C’est heureusement faux ! C’est un discours de musicien vieux et aigri qui est repris fréquemment. Bien sûr la rumba c’est la rue et on joue d’oreille (guataca), mais la rumba n’est pas "meilleure" que le latin-jazz d’Emiliano Salvador, ni plus spontanée ! Il ne faut pas parler de différence de qualités entre des musiques, sinon, c’est la mort de la musique elle-même. Musique = ouverture. Témoin Arturo O’Farrill que tu cites dans un texte précédent. Ashè O Emmanuel Massarotti

      • par Montunero, 17 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

        ... C’est la limite de l’exercice du résumé - avec compléments... Reprendre le sens d’un autre, et le contracter, ce qui devient limitatif. Ce n’est pas en effet parce qu’ils ont reçu une éducation musicale plus poussée qu’ils perdent en spontanéité, mais le contexte (politique) qui bride tout de même la spontanéité mais encourage la professionnalisation.

      • par Montunero, 17 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

        Par ailleurs, je confirme qu’il n’y avait strictement aucune intention de qualification d’une musique "meilleure" qu’une autre. A titre personnel, mon gout naturel privilégierait d’ailleurs plutôt Emiliano Salvador à la rumba, pour reprendre ton exemple. La technicité / professionnalisation permettant une maitrise qui laisse plus de place à la spontanéité musicale (effectivement : ambigüité dans mon texte, que tu as à juste titre relevée)

  • Message 1
    • par Carlomambo, 17 février 2005 - > Histoire création et développement du latin (...)

      Un grand bravo pour cet historique passionnant et très bien écrit. Une vraie mine d’informations...