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Histoire création et développement du latin jazz 6/7

Sixième partie : Arturo "Chico" O’Farrill

Publié le 4 décembre 2004, par : Montunero

III) Personnages majeurs et mouvements créateurs

  • d. Arturo "Chico" O’Farrill

Arturo O’Farrill avait l’habitude de dire « mon instrument, c’est le grand orchestre » ou le big band... Avec lui, le latin jazz est devenu une vraie fusion, grâce à une excellente superposition de rythmes afro-cubains, et de séquences harmoniques et d’improvisations du jazz. Il a effectué un grand travail en pénétrant en profondeur dans la musique, utilisant aussi l’influence classique, comme le dit et le fait par ailleurs Chucho Valdés, à propos des impressionnistes français Debussy et Ravel.

    • i. La jeunesse, découverte de la musique

Son père, allemand, et sa mère irlandaise s’installèrent à cuba (au lieu de New York à cause de la météo qui força le bateau à changer sa destination, d’après la légende). A l’âge de douze ans, ses parents, pour le punir, l’envoyèrent à l’académie militaire de Riverside, en Géorgie. Là-bas, il travailla la trompette et participa à toutes les activités musicales qu’il put. Il écrivit aussi quelques arrangements. Il rencontra Mario Bauzá le jour où l’orchestre de Cab Calloway passait dans la ville.

A son retour à la Havane, il suivit des cours de droit.

Il aimait beaucoup la musique afro-cubaine, mais comme sa famille appartenait à la bourgeoisie blanche, cette musique n’y était pas très appréciée. C’est pourquoi il cachait sa trompette dans le jardin (enterrée !), pour que ses parents ne sachent pas qu’il allait jouer de la musique tous les week-ends. Il participait aux jams, aux descargas, et écoutait beaucoup de musique américaine.

Il prit des cours particuliers avec Félix Guerrero (qui fut un ami de Stravinsky et de Gerschwin, et qui fut aussi, ultérieurement pour certains, le professeur de Paquito D’Rivera, Pérez Prado, Chucho Valdés...) : il apprit la théorie, l’harmonie, l’arrangement (en commençant par le chant grégorien)...

- ii. Musicien de jazz, Bebop, compositeur...

Les orchestres avec lesquels il jouait étaient des big bands de jazz, avec une teinte tropicale : c’étaient des orchestres pour les touristes américains et la bourgeoisie. Ce fut avec l’orchestre Bellemar qu’il commença à faire connaître ses arrangements (les musiciens étaient Luis et Pucho Escalante, Gustavo Más, Mario et Armando Romeu, et Félix guerrero).

Il aimait la musique cubaine, mais la richesse harmonique du bebop l’attirait aussi. Il écrivit pour Rita Montaner (dont une guaracha avec des phrases de bebop qui ne fut pas enregistré et dont il a même oublié le nom). Rita en fut enchantée, et ils devinrent amis. Finalement, Arturo O’Farrill fut le premier créateur du Cubop... mais il ne connut que plusieurs années plus tard le travail de Mario Bauzá ou de Machito, et de Chano Pozo et Dizzy Gillespie.

Arturo O’Farrill forma un quintette de bebop, un des meilleurs de Cuba, mais personne ne s’en rendit compte. Irrité par le peu d’attention que les gens prêtaient à sa musique, O’Farrill partit à New York, avec son ami Gustavo Más en 1948 : il avait un permis de travail et de résidence.

Arturo poursuivit ses études musicales sur l’harmonie classique et moderne : il analysait Bela Bartok... Il n’étudia jamais rien d’autre que la musique classique. Beaucoup plus tard dans sa vie, il étudia aussi la musique sérielle et dodécaphonique.

Parmi les rencontres importantes, on peut citer celle du trompettiste Fats Navarro qui l’aida, et de celle de Mario Bauzá et de Dizzy Gillespie.

    • iii. Arrangeur... Ghostwriter : Chico

Grâce à Bauzá, O’Farrill écrivit des arranements pour Noro Morales, et ensuite, comme « ghostwriter », pour Gil Fuller, à son tour le « nègre » de Gillespie et Count Basie : Fuller avait l’habitude de payer les arrangeurs qui faisaient le travail pour lui. Arturo fit aussi des arrangements pour Bily Byers... « ghostwriter » de Quincy Jones !

Un jour, quelqu’un conseille à Benny Goodman d’engager celui qui écrit vraiment au lieu de Fuller : il demande à Arturo s’il sait aussi jouer du piano. Comme il a besoin de travail, il répond que oui, et apprend très vite...

Le nom de « Arturo » ne convenait pas à Benny Goodman, et il lui donna le surnom de « Chico », qui devint ensuite son compositeur, arrangeur et pianiste, en 1948 et 1949.

Beaucoup plus tard, dans les années soixante, Billy Byers lui demanda de composer des arrangements pour Count Basie. Après quelques hésitations, il accepta. Ils firent huit disques. La presse s’étonnait car O’Farrill écrivait à la manière de Quincy Jones et Billy Byers... ce qui n’est finalement pas si surprenant.

    • iv. Afro-Cuban Jazz Suite

Chico alla voir un concert de Machito : du tonnerre ! Et comme ils étaient sur le point d’enregistrer, Bauzá lui proposa de composer un morceau : ce fut Gone City. Il fit aussi des boleros pour Graciela la sœur de Machito.

Norman Granz, le producteur, il apprécia beaucoup le travail de Chico et lui proposa d’enregistrer quelque chose s’il voulait bien préparer quelques compositions.

En rencontrant Gillespie chez Fuller, Chico se rendit compte que les beboppers voulaient ajouter quelque chose au 4/4, sans pourtant bien connaître ce qu’était la clave.

En 1945, il avait commencé la composition d’une œuvre qui réunissait les techniques classiques et modernes d’orchestration, en unissant aussi le jazz et les musiques cubaines. Cela s’appelait Afro Cuban Jazz Suite.

Puis Chico améliora son Afro Cuban Jazz Suite, en prenant en compte tout ce qu’il avait découvert à New York, Pour Machito et Mario Bauzá. Cela fut enregistré pour la première fois le 21 décembre 1950. Le jour de l’enregistrement, le trompettiste soliste avait quitté le projet. Alors, Norman Granz appela finalement Bird. Parker regarda la partition une fois, ils jouèrent deux fois pour qu’il puisse écouter, et c’est tout. Charlie Parker pouvait s’adapter à tout !

L’Afro Cuban Jazz Suite, écrite pour un orchestre de vingt musiciens, comporte cinq mouvements : la chanson, le mambo, la partie en 6/8, le jazz, et la « Rumba abierta ». C’est une œuvre maitresse. Un groupe dansable faisait pour la première fois quelque chose de très sérieux, comparable aux compositions classiques. Mais c’était du latin jazz. En écrivant cela, Chico O’Farrill combina l’écriture et l’improvisation : il écrivit les parties des solistes en leur laissant la place pour s’exprimer. Il n’écrivit pas pour les percussionnistes (uniquement la batterie), sinon, ils se seraient sentis limités. Il faut se souvenir que les plus grands percussionnistes étaient souvent incapables de lire la musique. Il fallait être un grand génie pour mêler les concepts musicaux cubains et les « mots » du latin jazz.

Comme le premier enregistrement date de 1950, beaucoup pensent que cette œuvre date de 1950, mais il faut bien savoir que la première version fut écrite beaucoup plus tôt, en 1945.

Plus tard, avec l’appui de Granz, Chico forma son propre big band avec lequel il joua un autre composition, The Second Afro Cuban Jazz Suite, qu’il trouvait meilleure que la première, mais la première était tellement connue que peu de monde s’aperçut de l’existence de l’autre. Cette dernière était influencée par les compositions de Stravinski, mélangeait les influences Européennes et Africaines (avec un duo de flûte et de bongo) et même Arabes (au niveau de la mélodie).

    • v. Maudit

O’Farrill fut un grand compositeur, un grand arrangeur, mais jamais il ne fut un home d’affaires, et on lui vola beaucoup de compositions, dont aucun droit ne fut payé.

Pendant une époque de calme, en californie, Granz lui demanda d’écrire une suite pour Dizzy, basée sur Manteca. Ce fut « Manteca suite », enregistrée en 1954, avec Gillespie, Quincy Jones, JJ Johnson, Lucky Thompson, Charlie Persip ainsi que José Mangual, Ubaldo Nieto, Mongo Santamaría et Candido Camero (entre autres).

L’album apparaît aussi avec Caravan, A night in Tunisia, Con alma, en 1954 (époque du mambo et du chachacha). C’est un disque très impotant. Mais quand la partition de Manteca Suite paraît, l’éditeur refuse de reconnaître Chico comme l’auteur... Il ne gagna pas un seul dollar de droits.

Il écrivit pour Stan Kenton : le titre « Cuban Fantasy » devint « Cuban Episode »... sans droits non plus.

De retour à Cuba, il n’écrivit pas beauxoup, mais il fit entre autres descarga #2... récupéré par Tito Puente qui fit comme si c’était une de ses compositions, avant que les avocats ne changent cette situation... en 1992.

Un autre jour, la télévision programmait une émission spéciale pour Frank Sinatra, et ils prirent Arturo et l’orchestre de Count Basie pour préparer les arrangements. Le jour du show, Nelson Riddle, l’arrangeur de Sinatra vient et prend la direction de l’orchestre, et personne ne put voir O’Farrill.

Il fit aussi des arrangements pour Gato Barbieri sans que son nom n’apparaisse sur les disques.

    • vi. Autres expérimentations musicales anecdotiques.

Chico O’Farrill passa beaucoup de temps au Mexique, au milieu des années cinquante, où il rencontra Tino Contreras, batteur, qui grâce aux conseils (et à l’appui financier) du dictateur dominicain Trujillo, avait apporté le merengue au Mexique. Chico eut aussi l’idée de mêler ce merengue avec les harmonies du jazz.

Au Mexique aussi, il associa un quartet de jazz avec un orchestre de mariachis (expérience pour laquelle il fut félicité par G. W. Bush)

Le fait de lier les percussions afro-cubaines et les mélodies turques fit que Clinton l’invita à la maison blanche.

Il put mêler aussi le joropo venezuélien, le tambrito du Panama, le porro colombien, le mambo, le merengue, et les arrangements du jazz... Mais aucune de ces idées ne furent réellement reconnues, car il les faisait loin de l’industrie du disque.

Entre autres expériences, il fit aussi des musiques de publicités, et un peu de rock avec David Bowie.

Mais rappelons qu’il passa son temps à chercher des idées nouvelles, mélangeant les divers types de musique, et c’est pour cela que c’est un des compositeurs en arrangeurs majeurs du latin jazz.


  • Principale reference : Delannoy, Luc, ¡Caliente ! Une histoire du latin jazz, Editions Denoël, Collection X-TREME 2000, ISBN : 220724833.X
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  • Message 1
    • par massarotti, 16 novembre 2009 - Histoire création et développement du latin (...)

      Cet article est excellent, simple et remet les choses à leur place. Oui Arturo O’Farrill est un génie, trop peu connu, de la musique. Dans les styles latin et jazz en big band, il a bouleversé l’équilibre des timbres. Sa musique est une force majeure pour la musique et la paix également, car il ne faisait pas bon de prôner le métissage à son époque. Il est mort fauché, comme il aura vécu, hélas. On peut joindre son fils (homonyme) très facilement sur Facebook. Il se fait un plaisir de répondre aux questions (respectueuses) qu’on lui pose. Bravo et merci "Montunero", joli travail. Ashè O Emmanuel Massarotti