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Histoire création et développement du latin jazz 1/7

Première partie : préhistoire du latin azz

Publié le 26 novembre 2004, par : Montunero

Selon Fernando Trueba dans les commentaires de son film Calle 54, une des premières fois que le mot « latin jazz » a été employé fut le jour où le trompettiste et conguero Jerry González et son frère Andy, le contrebassiste, l’ont gravé sur les tables du conservatoire. Ce mot porte en lui l’idée du métissage. Cependant, il n’y a pas eu un unique métissage, mais une quantité, qui grâce à quelques musiciens extrêmement créatifs devinrent ce qui a été et continue d’être le latin jazz. Cet article est (la traduction d’) un résumé réorganisé, avec quelques autres éléments, du livre Caliente de Luc Delannoy.

I) Les prémices : préhistoire du latin jazz

  • a. Plus qu’un métissage, un énorme mélange
    • i. Les rythmes africains

Depuis le XVIème siècle, les pays les plus puissants, qui possédaient des colonies, avaient aussi leurs esclaves favoris : ceux des espagnols étaient les Yoruba (peuple Nigeria, qui parlait Lucumi, et dont la religion ressemblait beaucoup à la Santería), alors que les anglais préféraient les Ashantis ; les français utilisaient les Dahomey (avec influence des Arara, et de religion Abacuá), et les portugais prenaient les Sénégalais. Mais, grâce à un important trafic économique d’esclaves, il y eut à Cuba des êtres venant de partout en Afrique. Ce fut vraiment un métissage ethnique de personnes d’origine africaine, et à ce métissage physique a donc été associé un métissage culturel, et particulièrement musical, relativement à ce qui nous intéresse ici.

Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il faut confondre les tambours Bata des Yoruba avec d’autres tambours utilisés par les Abacuá... mais ils furent associés, sans que ce soit pour des rites religieux.

    • ii. Les origines harmoniques européennes

Depuis la révolte de 1801 d’Haïti, de nombreuses familles d’esclaves fuirent vers Cuba. Ils emportèrent avec eux plusieurs « cinquillos », des structures rythmiques qui ajoutent une note à la structure normale, comme par exemple : cinq notes dans une mesure de quatre temps. On connaît 32 formes de cinquillos dans toute la caraïbe. Ces esclaves apportèrent ainsi la « contredanse » française qui, associée aux différentes traditions rythmiques et harmoniques locales (le « cante jondo » d’origine espagnole), évolua vers la contradanza habanera, puis la danza, le danzon, le son... On peut dire ainsi que les origines harmoniques viennent d’Europe, en particulier de France et d’Espagne.

    • iii. Evolution des métissages

Peu à peu, cette musique va croiser d’autres cultures, d’autres traditions, qui vont toutes se compléter : les musiciens vont assimiler les nouveaux rythmes, les nouvelles formules mélodiques. A la musique afro-cubaine, va s’ajouter la bomba et la plena, des rythmes portoricains, le joropo du Venezuela, la cumbia et le vallenato colombiens, le merengue dominicain, et même le festejo péruvien, pour ne citer que les principaux.

    • iv. Plusieurs lieux d’échange
      • .1. La Nouvelle Orléans / La Havane

Depuis la fin de l’esclavage à Cuba (1886), beaucoup de descendants d’Africains purent aller à la Nouvelle Orléans, et avec eux la contredanse fit aussi la traversée. Ces musiciens immigrants jouèrent de la musique avec les locaux, et développèrent leurs idées : ils étaient habitués aux improvisations de clarinettes, ce qui vint compléter la musique de la Nouvelle Orléans. C’est une des racines du ragtime et finalement du dixieland (la fameuse « Spanish Tinge » de Scott Joplin et de Jelly Roll Morton) : le jazz, à sa création, avait une partie caribéenne (il y a eu aussi les influences d’Haïti et d’autres îles comme Trinidad). L’émigration fut de nouveau facilitée quand les Etats-Unis aidèrent Cuba à prendre son indépendance, mais en même temps, de nombreux américains vinrent à Cuba, et les musiciens de la Havane découvrirent le blues, la musique du banjo, le fox-trot, et l’improvisation collective associant cornets, clarinettes et trombones. Ce furent les éléments qui aidèrent la création du danzon.

      • .2. New York / La Havane

Plus tard, pendant les années 40-50, comme nous allons le voir, c’est à New York que le jazz vivait : la créativité était dans la grande pomme, plus vraiment dans la vieille New Orleans ; et une fois de plus, il y eut des échanges entre les musiciens cubains, habitués à écouter la radio américaine, et les musiciens américains qui partaient à Cuba pour découvrir des rythmes nouveaux. Grâce à de nouvelles émigrations, ces styles s’alimentèrent mutuellement, et c’est dans ce terreau fertile que surgit ce qui allait s’appeler le « latin jazz »

  • b. Quelques petites histoires
    • i. Le jazz à la Nouvelle Orléans

Comme nous l’avons vu, certains esclaves des îles espagnoles et françaises s’enfuirent vers Cuba et la Nouvelle Orléans, emmenant avec eux divers rythmes. A ce moment-là, au cœur de la Louisiane, colonie française, se trouvait la Nouvelle Orléans, dont la population était plus proche de la culture espagnole ; cela permit la création d’une communauté cosmopolite. La musique locale se créa en intégrant toutes ces influences. Mais tout cela fut oublié à cause d’une loi votée en 1896 : la ségrégation raciale fut légalisée (relativement aux origines africaines), et c’est la raison pour laquelle de nombreux métis blancs ou peu colorés changèrent leurs noms pour qu’ils aient l’air plus anglais : Ferdinand Joseph Lamenthe Morton devint Jelly Roll Morton, Henri François Zenon changea son nom en George Lewis.

    • ii. Louis Moreau Gottschalk

Louis Moreau Gottschalk est né le 8 mai 1829 à la Nouvelle Orléans, il fut élevé par des gens de Saint-Domingue, sa grand-mère et l’institutrice. Il apprit très vite à jouer du piano, et donna son premier concert à l’âge de 11 ans. Quand il eut 12 ans, il fut envoyé à Paris afin de poursuivre ses études musicales, et il donna, à l’âge de 15 ans, un concert de piano dans la salle Pleyel. Il avait l’habitude de composer ses musiques avec des patterns rythmiques afro-caribéens, fait pour lequel il fut félicité par Chopin et Berlioz. En 1854, de retour à la Havane et déjà connu, il organise un concert avec 10 pianos et passera finalement sur beaucoup de scènes Cubaines, jouant de la musique classique européenne et quelques morceaux inspirés par la musique locale (qui ressemblent un peu à la habanera et à la contradanza) Louis apprécie particulièrement ces rythmes, de même que celui du tango, qui vient aussi de la habanera, métissée de milonga d’Argentine, ou les rythmes des pianistes cubains qui comportaient la « syncope » (que Cachao introduisit dans le latin jazz cubain beaucoup plus tard). Il voyagea beaucoup (Cuba, Haïti, Porto Rico, Jamaïque, Martinique...) et fut le premier à intégrer les rythmes caribéens dans sa musique (classique) : La marche des Jibaros est certainement la première composition d’origine boricua (portoricaine) à être connue mondialement. Louis Moreau Gottschalk fut le premier à documenter précisément, grâce à ses notations musicales, les musiques populaires de l’ensemble des pays caribéens et même d’Amérique du Sud.


  • Principale reference : Delannoy, Luc, ¡Caliente ! Une histoire du latin jazz, Editions Denoël, Collection X-TREME 2000, ISBN : 220724833.X
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