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Conversation avec Choco Orta

Publié le 19 mai 2010, par : Maya Roy

Entrevue réalisée à Paris le 3 juillet 2008. Par Maya Roy

Maya Roy : Choco Orta, heureuse de te rencontrer ici à Paris. Le public du Bataclan a pu te voir récemment improviser de façon magistrale lors du concert de José Alberto. Quand « El Canario » a su que tu étais dans la salle, il t’a invitée sur scène et tu as improvisé au chant et même aux congas. Ce fut une magnifique surprise, le public t’a fait une ovation, et j’aimerais profiter de ta présence à Paris pour que tu nous parles de toi.

Choco Orta : Maya, merci de me consacrer de ton temps pour que les gens en sachent un peu plus sur moi. C’est la seconde fois que je viens en France, il y a seize ans, j’ai travaillé dans un club de la Riviera française pendant trois mois, je chantais avec un quartette. Cette fois-ci, je suis venue en vacances. C’est Felipe Polanco, le danseur portoricain, qui m’a avertie : « Tu sais, ce soir, José Alberto chante au Bataclan. Si tu veux venir… ». Bien sûr, j’ai dit oui, il m’a très gentiment donné un billet pour moi et un pour mon amie. Et le soir, il m’annonce : « Je vais monter sur scène pour danser ». Une fois sur scène, il parle à l’oreille de José Alberto : « Choco Orta est là ». Et El Canario : « Choco Orta ? Hé, Choco, prépare-toi à monter sur scène, nous allons improviser quelque chose ! ». Effectivement, il m’a appelée, c’était pendant que chantait son invité officiel Camilo Azuquita, mon ami depuis l’époque où je vivais à Porto Rico. Camilo Azuquita est un gentleman que j’aime et que j’admire, sa musique me plaît beaucoup. Alors j’ai saisi l’occasion, j’ai grimpé sur scène, et j’ai improvisé avec l’énergie et l’assurance qui permettent de toucher le public. Ici, je suis une inconnue, c’est évident. Mais je dis toujours que les choses sont simples : Tu ne me connaissais pas ? Eh bien, maintenant, tu me connais ! C’est aussi simple que ça ! Combien de personnes me connaissaient dans le public ? Une ou deux ? Eh bien maintenant, elles sont dix ou quinze !

M.R. : Tu es née à Porto Rico, plus précisément à Santurce, berceau de musiciens, de chanteurs et d’artistes en tous genres. Et ta famille aimait la musique, je crois que ta maman chantait…

C.O. : Oui, ma mère, Andrea Rodríguez, aime chanter, et mon père, Tomas Orta, chante et joue de la guitare. Pas professionnellement, mais dans les fêtes que nous organisions à la maison ou au dehors, de façon très modeste car je viens d’un quartier très pauvre, mais là-bas, on chantait et on dansait toujours. J’ai quatre frères, dont un jumeau, donc nous sommes quatre mâles et moi comme seule fille, j’ai été obligée de beaucoup me bagarrer … [rires]. Depuis tout petit, mon frère aîné jouait des percussions, et aujourd’hui, à 57 ans, il est batteur professionnel, Tomas Orta Jr., il vit à Daytona Beach en Floride. Je voyais mon frère s’exercer aux percussions, et je me suis mise à en jouer aussi. Tout ce que faisait mon frère, je voulais le faire. J’étais un vrai garçon manqué. Les garçons avaient une vie très amusante, ils allaient dehors, ils jouaient au ballon, ils faisaient de la bicyclette, ils transpiraient, et moi, la seule fille, je restais à la maison avec une malheureuse poupée qui ne savait rien faire d’autre qu’ouvrir et fermer les yeux… [éclat de rire], je m’ennuyais à mourir !!! Jusqu’au jour où j’ai décidé d’aller moi aussi dehors jouer au ballon, faire de la bicyclette, jouer à cache-cache. Et voilà mon frère qui appelle ma mère : « Maman, regarde, regarde-la, elle joue à des jeux de garçon ! ». J’avais huit ans et demi ou neuf ans. Ma mère se rend compte de la situation et se dit qu’il faut faire quelque chose ! Elle faisait des ménages pour subvenir à nos besoins. Mon père est plombier, ils sont vivants tous les deux, Dieu merci. Du coup, ma mère décide de m’inscrire dans une école de danse. Elle m’a fait entrer par une porte, et moi je suis sortie par une autre, parce que j’ai commencé à fréquenter un milieu socialement différent. Le niveau social des gens dans cette école était différent du mien, du milieu où j’avais grandi, je viens d’un quartier très modeste, d’un mode de vie très simple… Bon, pour écourter cette longue histoire, Maya, je suis restée douze ans dans cette école de danse, je suis entrée dans la compagnie de danse, je suis devenue danseuse, une bonne danseuse, et c’est comme cela qu’a commencé ma carrière artistique. De sorte que ce sont mes parents qui ont implanté en moi les germes qui m’ont permis de devenir ce que je suis aujourd’hui.

M.R. : Dans quelle partie de Santurce vivais-tu ?

C.O. : Je viens du quartier El Chícharo, Parada 25. Historiquement, ce quartier a été l’un des premiers lieux où se sont établis les nègres marrons, les esclaves fugitifs, hommes et femmes.

M.R. : Tu as aussi fait des études de théâtre et des études musicales au Conservatoire. C’était à Porto Rico ?

C.O. : Les études de théâtre, je les ai faites à l’Université de Porto Rico pour devenir enseignante, et j’ai eu le diplôme avec mention en 1998. Et j’ai une très jolie anecdote. Le jour de la remise du diplôme – j’ai mis douze ans avant d’entrer à l’université – on m’a dit : Tu as réussi avec mention. Mais ce même jour, on me proposait pour la première fois de chanter au Copacabana de New York. D’ailleurs, la vidéo est sur YouTube, j’improvise au chant, il y a aussi Tito Puente, Chocolate Armenteros, Peruchín Cepeda. Alors j’ai dit : « Mon diplôme, qu’on me l’envoie plus tard, moi, je file à New York pour chanter ! ». Et c’est pratiquement là que ma carrière a commencé. Mais pour la musique, j’ai suivi les cours de théorie et solfège niveau 1, 2 et 3 au Conservatoire de Musique de Porto Rico, qui est une autre institution.

M.R. : Et la percussion, tu t’y es initiée avec ceux qui savaient en jouer ? Parce que la percussion populaire, on ne l’enseigne pas dans les conservatoires.

C.O. : La percussion, c’est une répercussion d’une révolution, d’une lacération, d’une obstruction, d’une oppression, d’une invisibilité. D’être née femme, dans un quartier marginal, de ne pas ressembler aux critères… à ce que l’establishment a établi comme étant ce qu’il faut vendre. La percussion, c’est ma façon de communiquer dans les moments clé où j’avance. Au coin de la rue de mon quartier, on jouait tous les jours, ou toutes les fins de semaine, et je voulais faire ce que faisaient les hommes. Parce que je voyais jouer mon frère, et que peut-être j’étais douée, je jouais ici, je jouais là. Les années passent et je décide d’acheter mes propres congas. Les premières que j’ai eues étaient de la marque de « Patato », « Patato » Valdés, qu’il repose en paix. J’ai l’honneur de l’avoir connu et d’avoir chanté avec lui, un fabuleux percussionniste. Les congas « Patato » étaient noires, il y en avait trois, j’en ai offert une à mon frère en Floride et j’en ai gardé deux.
Avec mes congas, j’allais dans un lieu qui existe toujours à Porto Rico, El Alambique. Le dimanche à 5 heures de l’après-midi, on y joue la rumba… Rumba, c’est un nom qui vient évidemment de Cuba, un pays auquel j’accorde une grande valeur en ce qui concerne cette musique. J’y allais avec mes congas, mais voilà, avant même que je m’en aperçoive, quelqu’un me les prenait et moi, je ne jouais jamais ! Alors je me suis dit : « C’est moi qui apporte les congas et jamais on ne me laisse jouer ? ça suffit, je vais y aller avec mes congas et je vais jouer sur mes congas ! » Et j’ai commencé à créer ce moteur qui me fait aller de l’avant et me pousse à faire ce que je fais, cette détermination à dire : Non, non et non ! Il y a une expression péjorative pour dire cela, mais je ne vais pas la dire…ou plutôt si : « Qu’ils aillent se faire voir ! Je vais faire ce que j’ai dit ! Et j’ai joué des congas.
En 1991 on m’a invitée en France pendant trois mois avec un quartette, basse, piano, batterie et moi aux congas et au chant, dans le club de la Riviera dont j’ai parlé. Ensuite, j’ai fondé un trio avec un pianiste et un bassiste, Raul et Yapi Castro, ils s’appelaient Castro tous les deux, mais ils n’étaient pas frères. Moi j’étais aux congas et je chantais.
Un jour à Porto Rico, je vais dans un club de la ville de Manatí où jouait la Sonora Ponceña. Qu’est-ce qui se passe ? J’étais en train d’émerger, de me rendre visible. Alors je vais voir Papo Lucca qui manifestement ne me connaissait pas et je lui dis : [d’une petite voix douce] « Monsieur, s’il vous plaît, laissez moi chanter ». Et lui : « Ma fille, comment veux-tu que je te laisse chanter ! Notre concert est déjà calé ! » Je les ai tellement enquiquinés, je ne sais pas si c’était de l’ignorance, ou même de la témérité, si nécessaire pour grandir et agir ! [Avec la même petite voix douce] « S’il vous plaît, laissez-moi chanter, je veux juste chanter un boléro ! »
- Bon, d’accord. Monte sur scène, même si mon père déteste ça ».
[Elle chante : Atiéndeme, quiero decirte algo…] Et je leur ai chanté Nosotros. J’ai chanté toute la chanson, et…on m’a applaudi. J’étais tellement heureuse… je suis descendue de scène, et je marchais comme ça… avec toutes mes rondeurs…[rires]. Quelqu’un me tape sur l’épaule, un bel homme, noir, beau, bien habillé…qui me dit : « Ma fille, ce que tu viens de faire m’a beaucoup plu. Je suis en train d’enregistrer un disque. Je suis le directeur de Salsa Fever, mon nom est Gunda Merced ». Moi, je ne le connaissais pas. « J’aimerais que tu enregistres un thème avec moi ». Et j’ai répondu : « Bon, d’accord ». C’est comme ça qu’a débuté ma carrière de chanteuse, sous le parrainage de Julio « Gunda » Merced.

M.R. : C’était en quelle année ?

C.O. : En…quel dommage, je ne me souviens pas de l’année exacte, je ne suis pas très douée pour les dates. Le disque existe, je dirais, peut-être en 1979, ça pourrait être ça. J’ai enregistré avec Raquel Velásquez, l’autre choriste, et deux autres, des hommes…je ne me souviens plus de leur nom, mille excuses. Sur ce disque, j’ai enregistré un thème qui s’appelle Huracán, un autre avec Raquel, El buey cansado, c’est un thème de Los Van Van. Huracán a eu un succès incroyable en Colombie et à Cuba. Les années passent, et je ne savais pas que ça avait eu du succès, parce que pour être franche, à Porto Rico, on n’a entendu aucune de mes chansons. Donc j’enregistre avec « Gunda » Merced, il devient directeur artistique du label Musical Productions fondé par Tony Moreno, j’enregistre deux disques avec le label, je deviens l’amie intime de Tony Moreno, aujourd’hui encore, « Gunda » et lui sont comme deux frères pour moi, mes amis. Je n’étais personne et grâce à eux je me suis fait connaître, je serai éternellement reconnaissante à Musical Productions, à Julio « Gunda » Merced et à Tony Moreno parce qu’ils m’ont aidée dans ma carrière.
Ensuite j’ai travaillé avec Las Bohemias, un groupe où je jouais des congas, chantais, dansais et avais un rôle d’actrice, les quatre disciplines. Nous étions sept femmes, et nous avons monté la vie de Sylvia Rexach, l’une des femmes écrivains les plus prolifiques et profondes que nous ayons à Porto Rico. Elle nous a offert de sa plume Ola y arena : [elle chante] Soy la arena que en la playa está dormida envidiando otras arenas que le quedan cerca al mar… et une pléiade de belles chansons. Nous avons tourné environ trois ans avec la troupe Las Bohemias, cela m’a donné un bagage, je parle déjà de 1982. En 1980, j’avais travaillé dans La verdadera historia de Pedro Navaja, c’est L’Opéra de Quat’sous avec la musique de Rubén Blades. J’avais le rôle de Piola, un personnage qui danse des rumbas enflammées, un rôle important. Mais je faisais aussi partie du chœur, du peuple. Le directeur, Pablo Cabrera, nous disait : « Vous devez AR-TI-CULER : LA-VI-DA-TE-DA-SOR-PRESASS-SOR-PRE-SASSS TE-DA-LA-VIDA-HAY DIOSSS”. Et c’est du second étage du théâtre qu’il fallait envoyer la voix en chantant ! Alors, après cela, je me suis rendu compte que ça me plaisait de chanter la salsa. Je me suis dit : « Oublie la danse, oublie le théâtre. Tu vas chanter la salsa ! » Je suis revenue à ce que « Gunda » avait fait à l’époque, et j’ai enregistré avec Musical Productions.
En 2001, la réalisatrice Paloma Suau m’invite à chanter dans Raíces, la production spéciale de la Banco Popular de cette année-là. Traditionnellement, la Banco Popular filme tous les ans en période de Noël un documentaire musical, avec une thématique spécifique chaque année. J’ai enregistré deux chansons en 2001, l’une avec William Cepeda, Melitón tombé, une bomba pleine de saveur, et Los boricuas ausentes, une plena qu’on entend tous les ans à Noël à Porto Rico, chantée par moi.
Par conséquent, la percussion a toujours fait partie de moi. Mais quand je crée mon propre orchestre, une dichotomie apparaît, je suis partagée entre jouer des percussions avec l’orchestre ou être devant et seulement chanter. On m’a conseillé de chanter et d’engager un joueur de congas. Et maintenant, je chante, quand j’en ai envie, je fais sortir mon percussionniste, je prends les congas, je fais un solo, je me fais mousser comme on dit, et je recommence à chanter ! [rires]. C’est sûr, je n’ai plus l’énergie pour jouer des congas comme j’en jouais avant.
Pour revenir à la question que tu m’as posée il y a un bon moment : Oui, j’ai des amis, des frères, qui m’ont enseigné le jeu des congas. Giovanni Hidalgo m’a montré beaucoup de frappes. Cachete Maldonado. Richie Flores m’a donné des frappes, Anthony Carrillo m’a donné des frappes. Rien que des musiciens de haut vol. Mon cousin Papo… zut… son nom… un percussionniste de poids…ah… Papo Clemente – je dis que c’est mon cousin parce nous avons été pratiquement élevés ensemble – il est plus âgé que moi, lui aussi m’a enseigné quelques frappes. Mais il y a aussi ma volonté de jouer, ce que moi j’invente… Bon, je crois qu’avec tout cela, j’ai répondu à ta question ! [rires]

M.R. : Je crois bien que oui ! Tu a décidé de chanter, mais j’ai lu aussi que récemment encore, tu avais joué dans la pièce musicale El bombón de Elena au centre de Bellas Artes à Porto Rico.

C.O. : Oui. El bombón de Elena est une œuvre écrite et dirigée par José Felix Gómez et Idalia Pérez qui ont été mes professeurs à l’Université de Porto Rico pendant mes études de théâtre. Lui est l’auteur, et moi je jouais le rôle de Dolores. Il y avait aussi Michael Stuart dans le rôle de mon fiancé Cheíto, arrive une fille d’une autre ville de Porto Rico, et elle me le prend ! Nous chantions, nous dansions et nous jouions le rôle. Pour moi, ça a été une œuvre assez importante puisque que je viens du théâtre. Mais j’avais fait une pause au théâtre car je ne pouvais pas me consacrer à la fois à chanter et à jouer.
De fait, je vais faire une digression. Je travaillais depuis douze ans au Département des Affaires Familiales comme secrétaire, car quand je faisais mes études secondaires, on nous donnait la possibilité d’étudier la dactylographie. Alors j’ai pu travailler comme secrétaire dans un cabinet d’avocats, avant, j’ai aussi fait le ménage dans un cabinet dentaire. Bref, j’ai travaillé ensuite au Département des Affaires Familiales, et si tu travailles trente ans pour le gouvernement, tu n’as plus à te faire de souci pour rien. Un beau jour, au bout de douze ans… - en réalité, je suis une personne très stable, dans mes relations, dans ce que je fais, je suis une passionnée – au bout de douze ans donc, j’annonce à mes camarades de travail : « Je m’en vais, je démissionne ». Et elles : « Choco, tu es folle, puisque tu n’as plus à te préoccuper de rien. Trente ans, tranquillement, et tu touches ta retraite ! Et moi : « Non, non et non ! je vais me consacrer à chanter. Parce que si je travaille, ou que je fais du théâtre ou n’importe quoi d’autre, ce ne sera pas possible. Je dois choisir une voie, me donner ma chance et me décider ». Et effectivement, ce fut une réussite. Quelle bonne décision j’ai prise ! Et je conseille à toutes et à tous, s’ils ou elles ont une passion, et quelles que soient les difficultés - parce que ce n’est pas du tout facile - de suivre leur instinct, cet instinct qu’on a et qui, quand il parle, dit la vérité. Cet instinct est bénéfique, il est naturel, et parfois, nous ne l’écoutons pas parce que nous sommes contaminés, que ce soit par ce que nous mangeons, par la routine quotidienne ou par la vie que nous avons nous-mêmes choisi de mener. Moi qui suis végétarienne et bouddhiste, bouddhiste pratiquante, je centre bien toutes ces choses annexes.
Par conséquent, oui, j’ai fait du théâtre, j’ai joué aussi dans deux films, l’un sur la vie d’Ernest Hemingway, l’autre, c’est Assasins, avec Sylvester Stallone et Antonio Banderas. Je jouais une vendeuse de fleurs au cimetière, je vendais des fleurs à Antonio Banderas, et comme j’avais un bout de dialogue, je continue de recevoir un chèque, quelquefois deux dollars, quelquefois 39 cents, mais je le reçois ! A Porto Rico, j’ai joué dans d’autres pièces de théâtre aussi. Mais ma boussole, ma passion, ce que je suis déterminée à faire jusqu’à ma mort, c’est chanter.

M.R. : Alors, revenons au chant. Tu as enregistré deux disques chez Musical Productions, dans un style salsa romantique qui est celui du catalogue MP. On sent la puissance de ta voix, mais j’ai l’impression que tu n’as pas la possibilité de t’exprimer complètement. Par contre, j’ai vu des vidéos de toi sur YouTube, entre autres celle dont tu as parlé, avec Nicky Marrero et Chocolate, au restaurant de Tito Puente avec Tito Puente qui monte sur scène, et une autre pour l’anniversaire de Martin Cohen, où tu improvises pendant dix-huit minutes d’affilée. Est-ce que tu crois que tu réussiras enfin à faire éclater ta personnalité de véritable sonera dans un disque où on te donnerait l’espace pour improviser et délivrer peut-être un autre type de message ?

C.O. : C’est un fait que les compagnies discographiques ont leur vision de ce qui se vend et de ce qui ne se vend pas. Elles étaient d’avis à un moment donné que je devais chanter ces chansons-là qui étaient déjà connues, pour profiter de la conjoncture et me faire connaître plus facilement. Comme cette chanson que j’ai enregistrée en salsa [Elle chante] El hombre que yo amo sabe que lo amo…, c’est une chanson que Miriam Hernández avait rendue populaire. Moi, en tant que Choco Orta, je veux avoir un profil… je vais être un peu arrogante, pardonnez moi… un profil qui pèse lourd. Je suis la sonera, non pas de New York, mais du monde, que mes homologues féminines me pardonnent, c’est de cette façon que je veux me définir, parce que quand je chante et que j’improvise sur une scène, je ressens une vraie passion. Un jour, j’arrive à improviser, un autre jour ça ne sort pas, mais peu importe, je suis là-bas pour dire [Elle chante en marquant la clave] Ta…to, estamos gozando… quelque chose de fort. Un disque ne peut pas refléter cette énergie, il ne me donne pas la possibilité de m’exprimer vraiment. J’aimerais pouvoir le faire un jour. Imagine, enregistrer avec un Eddie Palmieri…alors là, oui ! [rires], du lourd, quelque chose de bien musclé, avec la possibilité d’improviser… Je n’en suis pas très loin puisque le grand Manitou de la salsa, l’un des supports essentiels de l’industrie en ce moment, Gilberto Santa Rosa « Le gentleman de la salsa » m’a téléphoné il y a un mois pour me dire qu’il voulait enregistrer un disque de moi. Je lui ai dit : « Mais je suis juste en train d’enregistrer mon propre disque, que je produis moi-même. Il y a huit thèmes, j’en ai écrit quelques-uns, bien sûr, je ne peux pas en dire plus, mais c’est un hommage que je rends aux femmes puisque personne ne l’a encore fait. » Et lui me répond : « Ce que je veux que tu enregistres, ce sont des chansons qu’aucune autre ne peut chanter ». Finalement je lui ai dit : « Bon, je vais terminer mon disque et le mettre sous le coude. Et je vais enregistrer le tien ».
Les thèmes sont des classiques [1], Choco Orta - Ahora Mismo - 2009 mais je vais leur insuffler une conviction, une énergie, une saveur, je vais y mettre tout ce que j’ai en moi, tu sais, dans la mesure de mes possibilités. Mais ce disque n’a pas la gouaille de la rue, ce n’est pas encore ce que moi je veux faire. Alors, vendons le CD pour que les gens aient un produit en main qui me représente. Mais en public, les gens disent : « Quand tu chantes sur scène, tu ne ressembles pas au disque ». C’est que sur scène, je suis différente, complètement transformée. Le disque que j’ai enregistré précédemment, c’était avec Willie Rosario, je chantais Lo que más quiero, un très joli thème, très romantique, j’y ai mis de l’énergie, mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux faire. Avec l’orchestre La Mundial de Willie Sotelo et Rey Peña, j’ai enregistré Me saludas a la tuya [rires], où j’ai pu plus ou moins exprimer un petit quelque chose, mais ce n’était pas encore ça. A cette nuance près - et c’est un argument de poids – que toutes les improvisations de mes chansons sont de moi, Rey Peña a pu m’aider à un moment ou à un autre, « Gunda » m’a peut-être fait un commentaire à un moment donné, mais les improvisations sont de moi, ce sont les enfants que j’ai mis au monde, comme par exemple [Elle chante en marquant la clave] : No me había sentido mal, eres parte de mi herida, dudo en volverte a mirar, mejor quédate en Florida. Mentiras tuyas, no me has olvidado, eres un mal ser humano y eres parte del pasado. C’est dans mon disque. Toutes les improvisations sont de moi. La rima del sabor, c’est moi qui l’ai écrit, c’est un hommage à Tito Puente pour les quatre chansons que j’ai chantées avec lui. Et dans mon nouveau disque, il y a aussi un hommage réussi, je ne peux pas trop en parler, mais à mon humble avis, c’est réussi, puissant. Je dis ça pour qu’on sache que ce que je fais, c’est authentique, c’est pur, c’est travaillé, l’acquis de l’expérience, personne ne peut me l’enlever. Je ne demande rien à personne, je ne retire rien à personne, mais si je peux, je donne à tout le monde.

M.R. : J’ai une question précise concernant la comédie musicale qui s’est donnée à Broadway sur la vie et la musique de Celia Cruz, j’espère que tu ne te sentiras pas gênée. J’ai lu que tu t’étais présentée avec d’autres à l’audition pour le rôle de Celia, mais finalement, c’est la Cubaine Xiomara Laugart, une grande voix aussi, qui a été choisie, avant d’être remplacée trois mois après par Anissa Gathers, une chanteuse et actrice cubaine que je ne connais pas. Par ailleurs, à Porto Rico ou en Colombie, la presse te désigne souvent comme « la nouvelle Celia Cruz », C’est ce qu’on a dit aussi de Xiomara Laugart, auparavant, on l’avait dit de La India – ce qui me semble un peu abusif, mais là, c’est une appréciation purement personnelle – bref, apparemment, chaque fois qu’apparaît une voix féminine, on la compare à Celia Cruz ! J’aimerais avoir ta version sur le spectacle musical concernant Celia.

C.O. : Je te remercie de poser cette question, elle ne me gêne pas du tout, la vérité ne doit pas nous gêner, et c’est la vérité. Je vais expliquer ce qui s’est passé. Le 1er juillet 2006, je suis partie à New York pour faire la première lecture du spectacle. Le 24 juillet 2006, j’ai fait la lecture devant vingt-cinq personnes parmi lesquelles Johnny Pacheco, Ralph Mercado, Ana Gabriel, Jesús Aponte, Omar Pardillo qui était le manager de Celia… Ma prestation, selon Johnny Pacheco, Ralph Mercado… géniale. Jesús m’a dit : « Tu es une vraie bête », ce qui en langage de la rue veut dire que j’étais excellente. Le livret était pauvre, il ne comprenait pas le répertoire si vaste de Celia, il y avait plus de chansons de l’auteur du livret que de chansons de Celia.
Je décide alors de rester vivre à New York. Le temps passe, l’année suivante, ils auditionnent d’autres personnes. Moi, je pense que si j’ai été la première dans le monde à faire la présentation, logiquement, je suis la première qu’on va avertir. Jamais on ne m’a appelé, et jamais je ne suis allée à l’audition. Finalement, Xiomara s’est présentée, d’autres aussi, je crois que Lucrecia est venue d’Espagne, il me semble que Milly Quezada est venue aussi, et on ne les a pas prises. Si j’étais allée passer l’audition, j’aurais eu le rôle, c’est presque sûr, parce que je suis actrice, je chante, je danse…tout ce qui est requis pour le rôle. Quand on a donné le spectacle et que la presse a dit qu’on ne m’avait pas choisie pour le rôle, les journalistes auraient dû dire aussi que je n’avais pas participé à l’audition. C’est aussi simple que ça. Est-ce qu’il s’agit d’un acte d’arrogance de ma part ? Peut-être. Bob Sancho, le vice-président du Bronx-Lebanon Hospital de New York, m’avait appelée pour me dire : « Il y a une audition pour le spectacle sur Celia ». Et je lui ai répondu : « Je n’irai pas, j’ai fait le premier essai, ils m’ont déjà vue, en plus, le directeur Jaime Azpilicueta est là, il devrait me recommander ». D’après ce que j’ai appris ensuite par María, la directrice, il n’avait pas pouvoir de décision par rapport à ce que les autres voulaient. Voilà, je ne suis pas allée à l’audition, c’est tout, il ne s’est rien passé d’autre.
Je suis allée voir le spectacle, David Maldonado, le producteur, m’a invitée. J’ai beaucoup aimé. Mais ce qui m’a déplu, c’est qu’il y avait une actrice qui chantait et une autre qui jouait le rôle, il y avait deux Celia. J’aurais pu jouer une seule Celia, et lui faire honneur comme personne, cette opportunité, je ne l’ai pas eue, alors je dis, comme dans la fable Le Renard et les Raisins, peut-être avec quelques regrets, ou pour me ménager une porte de sortie : un jour quand je mourrai et que ma carrière sera derrière moi, si celle qu’est aujourd’hui Choco Orta a quelque mérite, alors et alors seulement, qu’on fasse un film ou un spectacle sur moi !!! [éclat de rire]

M.R. : Tu es incroyable ! [rires] En t’écoutant, il me vient une question entre femmes qui ont l’expérience de travailler dans un milieu régi par les hommes. On peut être une battante, mais parfois, cette lutte pour parvenir à être reconnue au niveau de compétences qu’on sait avoir atteint s’accompagne de beaucoup de blessures secrètes. Toi, tu as plus de trente ans de carrière et tu luttes encore, non pas pour être reconnue, mais pour arriver à un degré de reconnaissance dans l’establishment qui te permette d’enregistrer ce que tu as envie d’enregistrer. Tu as réussi que Gilberto Santa Rosa produise un disque de toi, mais conçu par lui. De manière provocatrice, je dirais : pourquoi Gilberto ne produit pas le disque que toi tu veux faire, qui est prêt, et que tu as mis sous le coude si j’en crois ce que tu nous as dit ?

C.O. : Je me réjouis de ce que maintenant, il touche à quoi que ce soit que je puisse faire, pour moi, il est très important que le nom de Gilbertito vienne certifier ma propre signature. Avant de trouver le Prince Charmant, il faut embrasser beaucoup de crapauds !!! [Eclat de rire]. Il y a des gens à qui ça prend cinq minutes, d’autres cinq ans, moi, il m’a fallu trente ans, je ne suis pas pressée parce que je t’avoue que je savoure chaque instant. Prenons quelqu’un qui a tant soit peu réussi en cinq ans dans ce milieu, homme ou femme. Il se peut que sur scène, il lui arrive tout d’un coup ce qui m’est arrivé il y a trois semaines exactement à Virginia Beach. Celui qui dirige le lieu me dit : « Tu vas être la première chanteuse de salsa, ici sont passés Héctor Tricoche, Paquito Guzmán, Gilberto Santa Rosa, mais comme artiste femme, tu es la première ». Et je lui ai répondu : « J’espère humblement ne pas vous décevoir, j’espère que tout se passera bien ». Au moment où l’orchestre démarre – mes musiciens n’avaient apporté ni piano, ni basse, ni conga, tous les instruments étaient fournis sur place – mon directeur a l’idée d’essayer le piano, et il n’est pas accordé à 4.40. Le pianiste du groupe précédent avait laissé le piano désaccordé. Je commence à chanter le premier thème, et c’était un pur désastre ! Je regarde le directeur, imagine, la cacophonie totale, à l’ouverture !!! Avec deux à quatre mille personnes sur la plage ! J’arrête l’orchestre, je donne à nouveau le signal tout en glissant en une fraction de seconde ; « Fils, qu’est-ce qui se passe ! Rectifie moi tout ça, allez ! » On redémarre, rebelote, la même chose ! J’arrête de nouveau et je dis au percussionniste aux congas : Allons-y ! [Elle marque le rythme avec la bouche, puis chante a cappella et marque la clave en frappant dans ses mains] : Beli beli belen para para pré… Yo soy Choco Orta, yo voy a improvisar y como el piano no funciona, atiende ese momento voy a cantar belén belén belén…
Ce que je veux dire, c’est : quelle personne ayant cinq ans ou cinq minutes de métier a l’énergie, la capacité de remplir un espace vide à l’intérieur de ce vide plein ? C’est un don, je ne cherche pas à le faire, c’est là, ce qui est, est. L’acquis de l’expérience, personne ne peut te l’enlever. Et si j’ai mis trente ans pour y arriver, ce sont trente ans bien gagnés, faits de comportements de fille mal élevée, de comportements de fille bien éduquée, de blessures qui, comme tu l’as dit, ne guérissent peut-être pas, mais dont je suis reconnaissante. Parce que ce sont les blessures qui te placent devant l’alternative : ou bien j’abandonne, parce que j’ai eu tellement mal, ou bien je relève la tête pour me surpasser. J’ai toujours opté pour la seconde solution, pour me relever, je suis une battante, susceptible d’être vaincue selon les critères du monde, mais invincible à mes yeux, en toute humilité. Je vais de l’avant, jusqu’au bout, jusqu’à la rupture…je vais de l’avant comme…je ne m’arrête pas, qu’une force supérieure m’arrête si elle doit m’arrêter, mais personnellement, je ne m’arrête pas. Des possibilités se présenteront, il suffit de dire à l’Univers ce que tu veux faire, où tu veux aller. Si tu as une idée claire de ce que tu veux, il est facile d’arriver. Mais si tu es indécise sur le chemin à prendre, tu n’auras aucune aide. Deux plus deux, combien cela faisait ? Trois ? Non, quatre. C’est tout simple. Décide où tu veux aller. Moi, je veux aller de A a Z, je ne veux pas zigzaguer.
[Elle chante sur un rythme de plena] Voy a la A y a la B, y voy a la B y a la C, no, yo quiero ir de la A a Z hé, yo voy, pa’la Z, pa’la Z voy yo …Le chemin que j’ai parcouru, personne ne me l’a pris. J’avance vers le sommet, vers le sommet, ma fille, que ça plaise ou non, qui que ce soit qui soit là, homme ou femme. Je n’enlève rien à personne, à personne. Là où je me présente, c’est parce qu’on m’a invitée à chanter, on m’engage … grâce au bouche-à-oreille. Pour parler vulgairement : « Ecoute, il y a une fille, une noire, par là-bas, qui bosse super ! ». J’y vais, je donne mon prix, et ma cote monte, ce qui se passe, c’est que je suis de mieux en mieux cotée ! [rires]. Je suis contente, Maya, je suis très contente.

M.R. : Tu nous as dit avoir quitté Porto Rico pour New York au moment du spectacle musical sur Celia Cruz. C’était le seul motif ? Et comment ça se passe pour toi à New York ? Les musiciens se plaignent souvent de ce que beaucoup de lieux où on jouait la musique latine ont fermé.

C.O. : Pffff… Rendons grâce à l’Existence, à Dieu, à la Déesse, à Buddha, à l’Univers. A New York, j’ai travaillé sans arrêt. Je suis passée trois fois en un an au Latin Quarter. Cette année, j’y ai déjà joué une fois avec mon orchestre. Je me suis présentée à New Rochelle, en Virginie, bref, j’ai travaillé tout le temps. Je ne sais si cela est dû à quelque chose qui aurait à voir avec la chance, je ne sais si cela est dû à quelque chose qui aurait à voir avec la grâce, je ne sais si cela est dû à quelque chose qui aurait à voir avec la battante ou la bagarreuse que je suis. Je retrousse mes manches et j’avance. En plus, je suis quelqu’un d’équilibré, je n’ennuie personne avec ma carrière. Mon travail, je le fais sainement. Je sors le matin jusqu’à mon temple pour méditer, je pratique le bouddhisme zen qui vient d’Inde, de Chine et du Japon, j’observe un silence absolu et je me concentre. Je suis végétarienne, je vais quatre fois par semaine au gymnase faire deux heures de sport pour rester en forme. Spirituellement, je suis parfaitement heureuse, je ne me plains de rien, je vis de la musique, de rien d’autre, et cela coûte cher de vivre à New York, les loyers sont très chers. Il y a des plans pour jouer, des possibilités pour les musiciens, il y a de nouveaux lieux qui s’ouvrent, le Morocco a ouvert, le Latin Quarter a toujours fonctionné, le Taj fonctionne les lundis. Pourquoi dire qu’il n’y a plus d’endroits pour jouer ? Bien sûr, on a fermé certains lieux, comme le Copacabana, je m’y produisais trois fois par an, et je venais de Porto Rico. Mais le Copacabana va rouvrir bientôt. Il suffit de rester positif pour que les choses apparaissent, je crois en cela, c’est comme ça que je fais. Pourquoi pas ?

M.R. : J’ai lu des reportages sur ta participation au festival du boléro à Cuba, tu joues souvent en Colombie aussi. Peux-tu nous parler de ton expérience dans ces deux pays ?

C.O. : J’ai participé deux fois au Festival du boléro à Cuba, en 2000 et en 2001. C’est une expérience qui m’a marquée positivement pour le restant de mes jours. A Porto Rico où je vivais à l’époque, je chantais des boléros avec mon orchestre, mais jamais je n’avais chanté devant un public très nombreux avec pour seul accompagnement un guitariste. J’avais une de ces peurs ! A Cuba, j’ai reçu mon baptême du feu [rires], il y a des représentants de tous les pays, même du Japon, des Japonais qui chantent des boléros en espagnol, génial ! [rires] J’ai fait la connaissance de Riccia Fernández, une amie vénézuélienne avec qui je corresponds encore par internet, j’ai fait la connaissance de la chanteuse cubaine Ela Calvo, d’Ibrahim Ferrer, j’ai chanté avec Omara Portuondo, avec Andy Montañez, mon frère, que j’ai retrouvé là-bas, avec El Topo…que te dire ? Cuba m’a marqué positivement parce que chronologiquement…je ne sais comment exprimer cela, j’ai eu la possibilité…Quand j’arrive à Cuba, après cette pause de plus de trente ans, c’est comme si je pouvais capter l’essence de ce qu’est ma patrie, Porto Rico. Je ne sais pas comment vous interpréterez cela, mais j’ai aimé, j’étais enchantée. J’ai connu de grandes personnalités, je le répète. Ibrahim Ferrer m’a signé une chemise que je conserve, plus tard, il m’a envoyé un billet d’un peso avec écrit dessus « Pour Choquita » - il m’appelait comme ça - « Une bise » et sa photo au milieu. A Cuba, j’ai participé en 2001 au festival « Le boléro le plus long du monde », une expérience inoubliable, j’ai chanté avec Elena Burke au club El Gato Tuerto, il y a une vidéo sur internet avec la partie où elle chante, pas celle où je chante moi, mais j’ai pu passer du temps avec elle dans ce qui ont été ses dernières années. Pour moi, Cuba a constitué une ouverture musicale et de solides amitiés.
La Colombie ? La Colombie est ma mère, mon mentor, l’espace. Les Colombiens, les Colombiennes sont les personnes qui m’ont aidée à catapulter ma carrière. Sans eux, sans elles, je ne serais pas Choco Orta. Ce sont eux qui m’ont poussée à continuer, ils ont été mon tremplin. Je suis allée à Quibdo, à Antioche, à Pereira, à Manizales, à Buenaventura – de là-bas, je ne repartirais pas ! – à Cali bien sûr, ces deux côtes, j’y suis allée et j’y retourne. Les Colombiens m’ont aussi lancée dans le Queens, à Houston au Texas, où j’ai chanté pour la communauté colombienne. Et j’adore, parce qu’avec eux, ça carbure à l’aguardiente pure [rires], ces gens-là, ce sont vraiment des durs à cuire ! [rires]

M.R. : Tu connais peut-être un festival de salsa en France qui s’appelle Tempo Latino. Le directeur Eric Duffau projette d’organiser un festival de soneras, de chanteuses femmes capables d’improviser. J’ignore s’il réussira à l’organiser, mais en tout cas, tu es déjà prévue dans la programmation. Je crois que tu as déjà organisé un spectacle avec d’autres chanteuses femmes. Tu peux nous en parler ?

C.O. : Pour moi, c’est un honneur qu’Eric Duffau m’invite, je serais ravie de venir et de faire que tout le monde s’éclate, je dis bien, que tout le monde s’éclate ! Mon répertoire sur scène va au-delà de ce qui figure sur mes disques, la salsa pure et dure que j’aime, je l’inclus dans mes concerts. J’ai des chansons tout à fait désignées pour faire la fête, parce que je peux jouer des congas et improviser. Concernant le spectacle auquel tu fais allusion, c’est une commande, on m’a demandé d’inviter deux chanteuses. J’ai sélectionné deux chanteuses de salsa, plus chanteuses qu’improvisatrices. Quand on cherche la définition, l’étymologie, le sens du mot sonera, certains disent qu’il vient du son qui est apparu d’abord à Santiago de Cuba, d’autres disent que c’est une manière de s’exprimer au cours de la chanson sans divaguer. Moi, je divague quand j’en ai envie et je me reprends quand j’en ai envie aussi ! [rires] C’est être capable d’improviser et de s’exprimer en rimes, pas en vers majeurs avec une rime consonante, mais on peut utiliser les rimes assonantes. Personnellement, je suis éclectique, je mélange rime consonante et assonante comme ça me chante. Mon discours vient de la rue, ni ligne fixe, ni vers fixe, personne ne me dit ce que je dois faire, je me dirige moi-même et les autorisations, je me les donne moi-même. Je m’autorise à faire ce que je veux. Si bien que dans la définition des spécialistes, ceux qu’on appelle les musicologues, qui sont d’ailleurs plus fous qu’autre chose [rires] – je ne t’inclus pas dans la catégorie, ce n’est pas toi que je regarde ! [rires] – il s’agit d’une personne capable d’improviser tout en maintenant une certaine cohérence, peut être dans le côté drôle. Si j’en suis capable, c’est que plus qu’une question d’inspiration, il s’agit d’un exercice de transpiration.
Pour revenir au sujet, j’ai invité deux amies à chanter avec moi, Brenda K Starr, qui n’est pas sonera, et Cita Rodríguez. Elles ont chanté, j’ai conçu un spectacle, comme j’ai une vision théâtrale, je leur ai dit ce que je voulais, mon orchestre et mes deux choristes nous accompagnaient, et le concert s’est très bien passé. Tant et tant qu’on vient de me demander de le redonner en septembre 2008, et je suis en train de le négocier. Tout s’est bien passé, mais je n’ai pas vraiment eu la possibilité d’être moi-même. Je crois que je le concevrais autrement, pour que chacune ait son propre espace. La première fois, nous avons commencé toutes les trois par le thème Cúcala [elle chante] Cúcala, et Brenda Cúcala … et j’ai terminé par un show, fort, vraiment fort, rien à voir avec des femmelettes, rien que des pantalons bien en place, des ovaires en pleine action ! Et on a donné un show chaud bouillant. Alors, si ce festival de soneras se fait, j’amènerai les filles, comme je les appelle, et que chacune tienne sa partie. Sinon, il y a d’autres chanteuses qui peuvent le faire aussi.

M.R. : Espérons que tu puisses venir avec ton propre show ! Ici, on aime la salsa pure et dure, tu peux inclure quelques thèmes romantiques, l’essentiel est que l’on puisse voir Choco Orta avec son art au complet.

C.O. : D’habitude, c’est comme cela que ça se passe, j’inclus les chansons de mes disques, quelques chansons connues, mais la chaleur, ce n’est pas sous les draps qu’on la trouve, la chaleur se trouve ailleurs… !!! [rires] Il faut voir ma folie sur scène, la fête, mon désordre très ordonné. Ce que je veux, c’est atteindre jusqu’aux tréfonds, produire un effet de catharsis, je suis très claire là-dessus, je chante aussi des ballades et je veux voir jaillir les larmes, j’y ai déjà réussi. Je veux être cet agent, cet alchimiste qui manipule les métaux et les transforme. C’est ça mon travail. Et pour faire une digression de plus, souvent, je dis aux producteurs qui me reprochent d’être une personne conflictuelle : c’est que je suis quelqu’un qui réfléchit, c’est tout, c’est parce que je réfléchis. Pourquoi veux-tu que je sorte de chez moi où je suis heureuse pour aller dans un endroit où je suis malheureuse ? J’ai besoin d’être heureuse pour distraire les gens. Mais Maya, je te dirai qu’avancer dans cette carrière m’a pris beaucoup de temps, mais m’a apporté aussi beaucoup de considération, je suis contente.

M.R. : Merci beaucoup, Choco Orta, pour cette conversation si spontanée. Merci de m’avoir consacré du temps et d’avoir parlé de manière aussi directe. Et rendez-vous au festival Tempo Latino.

Latin Beat Magazine 2007


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[1] Choco Orta se réfère au disque Ahora mismo produit par Gilberto Santa Rosa et sorti en 2009, un an après cet entretien.