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El Señor Sentimiento

Cheo Feliciano - Biographie 3 / 7

Cheo et la drogue

Publié le 1er mai 2005, par : Carlomambo

A partir de 1964, tout en restant le chanteur officiel de Joe Cuba, Cheo a une renommée qui l’amène à se produire comme guest-star des orchestres de Tito Puente, de Machito et surtout de Eddie Palmieri.

Cheo apparaît également sur trois productions du label « Alegre » : sur " Casera Ten Cuidao " et " Que Chevere II " (1964) du timbalero Orlando Marin, puis avec la Alegre All Stars.

La « Alegre All Stars »

Ce légendaire combo de descarga est composé d’une dizaine de musiciens et de six chanteurs conduits par le pianiste Charlie Palmieri et le timbalero Kako Bastar. On y trouve des pointures comme Johnny Pacheco, Barry Rogers, Bobby Rodriguez, Orlando Marin, Willie Rosario, Willie Torres et Chamaco Ramirez.

Il s’agit avant tout d’une réunion de musiciens. Les chanteurs interviennent plus souvent en « coros », en réponse rytmique à la musique, qu’en véritable solo ; les morceaux commencent d’ailleurs généralement par un ou deux brefs couplets chantés puis deviennent de purs instrumentaux.

Le groupe a enregistré son premier disque dès 1961 mais Cheo n’apparaît officiellement qu’à partir de 1965 sur le volume 3 « Lost and Found » (dont au passage, la pochette dit qu’il a été enregistré en six heures !). Cheo, crédité au chant et aux percussions, intervient comme leadsinger sur deux compositions du combo, le guaguanco « Sono Sono » et l’excellente descarga « Tema Alegre ».

Sur le volume suivant, « Way Out » (1966), Cheo apparaît sous le pseudonyme Juanchu « Feliciano » Merceren en raison de son contrat exclusif avec Tico comme chanteur du Joe Cuba Sextette. Il est crédité comme « booze getter » c’est-à-dire fournisseur de boissons, que les membres du Alegre All Stars semblaient particulièrement apprécier...

Je ne peux pas dire en quoi exactement a consisté l’apport musical de Cheo sur cet album. J’ai toutefois pu écouter deux morceaux, le classique et fabuleux mambo « Manteca » sur lequel on peut l’entendre en back-vocals derrière Victor Velazquez, et la guaracha « Se Acabo Lo Que Se Daba » chantée dans ses toutes premières minutes par Cheo (le morceau vaut surtout pour le solo de Charlie Palmieri au piano).

Eddie Palmieri

Cheo chante régulièrement avec Eddie Palmieri de 1965 à 1967. Il apparaît d’ailleurs sur deux morceaux de son album « Champagne » en 1966 : le boogaloo "Ay Que Rico", écrit par Cheo lui-même, et la salsa "Busca Lo Tuyo". Cheo écrira également « Palo de Mango » pour Palmieri.

- La Tico All Stars

En 1966, Cheo apparaît sur deux des trois volumes des « Descargas At The Village Gate Live » des Tico All Stars. Sur les pochettes de chaque disque, on voit regroupés aux percussions Candido, Joe Cuba, Jimmy Sabater, Tito Puente, Ray Barretto, au piano Charlie et Eddie Palmieri et Richie Ray, à la flûte Johnny Pacheco, à la basse Cachao et Bobby Rodriguez, aux cuivres Chocolate, Barry Rogers, etc. De quoi laisser rêveur...

Chaque star est venue avec son ou ses chanteurs : Pacheco avec Monguito El Unico et Chivirico Davila, Tito Puente avec Santos Colon, et Joe Cuba avec Cheo, qui est crédité sur les volumes I et III. Sur le premier volume, le morceau d’introduction « Guajira Controversial » (le seul chanté) fait intervenir tour à tour chaque chanteur pour un couplet, dans une sorte d’exercice d’improvisation. Cheo chante après Santos Colon ("Oye lo bien Vengo de Ponce mi amigo ... No me voy a quedar quieto ... Si si si canta yo soy utilo Inspirando ya a alguien...") et obtient une ovation de la foule.

l’album José "Cheo" Feliciano

José ’Cheo’ Feliciano, qui sort seulement en 1971, est un album fourre-tout qui reprend un peut tout ce qu’a fait Cheo en dehors du Sextette entre 1964 et 1968. On y retrouve en particulier les morceaux joués avec l’orchestre d’Eddie Palmieri, la salsa « Busca Lo Tuyo » et le boogaloo « Ay Que Rico » (1967) et ceux joués avec la Alegre All Stars, l’excellent « Tema (Descarga) Alegre » et « Sono Sono ».

Les autres morceaux forment un registre particulièrement sombre. On trouve tout d’abord une très belle reprise de « Delirio » (cliquer ici pour accéder à la chanson complète), bolero que Cheo cite souvent comme étant une de ses chansons préférées :

  • Si pudiera expresarte Como es inmenso En el fondo de mi corazon Mi amor por ti Ese amor delirante Que abraza mi alma Es pasion que atormenta mi corazon Siempre tu estas conmigo En mi tristeza Estas en mi alegria Y en mi sufrir Porque en ti En ti se encierra Toda mi dicha Si no estas conmigo mi amor No se vivir Es pasion delirio De estar contigo Pero soy dichoso mi amor Porque me quieres tambien....
  • Si je pouvais te dire Comme mon amour pour toi est immense Dans le fond de mon cœur Cet amour délirant Qui embrase mon âme C’est la passion qui tourmente mon cœur Tu es toujours avec moi Dans ma tristesse Dans ma joie Et dans ma souffrance Parce qu’en toi En toi est contenu tout mon bonheur Si tu n’es pas avec moi mon amour Je ne sais pas vivre C’est une passion délirante D’être avec toi Mais je suis heureux mon amour Parce que tu m’aimes aussi

Le classique "De Ti Depende" (cliquer ici pour accéder à la chanson complète), bolero qui sera également repris par Hector Lavoe, est très touchant ; Cheo implore Dieu de l’aider :

  • Enamorado estoy de un imposible Confude mi pensar La vana espera Voy Viviendo de illusiones y fantasia Esperando un amor que nunca llega Amparame Senor porque me dejas Que yo siga insistiendo en su carino Si sabes a conciencia que es absurdo Y que jamas yo lograre a tenerla Tu que tienes poder se complaciente Y ayudame a olvidarla te lo ruego En tus manos yo pongo mi dilema De ti depende si me salvo o si mi pierdo De ti depende Dios De ti depende
  • Amoureux je suis d’un [amour] impossible La vaine attente m’empêche de penser Je vis d’illusion et de fantaisie Attendant un amour qui jamais ne vient Protège moi Seigneur parce que tu me laisses continuer a insister pour avoir son amour Si tu sais pertinemment que c’est absurde Et que jamais je n’arriverai à l’avoir Toi qui as le pouvoir sois miséricordieux et aide moi à l’oublier Je t’en supplie Entre tes mains je remets mon dilemne De toi seul dépend mon salut ou ma perte De toi seul dépend Dieu de toi seul

« Mandame a buscar » est une ballade tout ausi désespérée où Cheo dit à la femme qu’il aime de venir le chercher si jamais elle quitte l’homme qu’elle aime.

Ces titres sombres prennent un relief tout particulier quand on sait les problèmes que vivait Cheo quand il les a enregistrés.

La drogue

Cheo Feliciano a commencé à consommer des drogues dures peu après ses vingt ans, au moment même où il devenait chanteur grâce à Tito Rodriguez. « Beaucoup de latinos, à cette époque, traversaient une crise d’identité, (...) cela était d’autant plus vrai pour moi qui venait d’une petite ville où le plus grand immeuble était haut comme trois arbres. (...) Comme personne ne savait vraiment de quoi il s’agissait, beaucoup sont tombés dans le piège ».

« J’ai commencé par fumer de la marijuana le week-end puis à sniffer de la cocaïne. Ensuite, mes fournisseurs ont commencé à mélanger la cocaïne à l’héroïne. L’étape suivante a été l’héroïne pure (...) Avant de rejoindre le Sextette pour travailler, j’avais besoin de me shooter (...) J’arrivais toujours en retard ou seulement quelques minutes avant les concerts. Je ne pouvais pas commencer à chanter tant que je n’étais pas « high ». J’inventais mille excuses mais l’entourage de Joe Cuba a fini par ne plus me croire ».

Cheo sera en fait remplacé par Willie Torres pendant l’enregistrement de « We Must Be Doing Something Right » en 1965. Après avoir enregistré quelques morceaux pour l’album "Champagne" de Eddie Palmieri en 1966 ainsi qu’avec les Alegre, Cesta et Tico « All Stars », Cheo part en tournée en 1967 à Puerto Rico avec l’orchestre de son ami Kako Bastar (dont le fils Richie, pour la petite histoire, est l’actuel bongocero d’El Gran Combo).

C’est à ce moment qu’il fait la rencontre à San Juan du journaliste et écrivain portoricain Tite Curet Alonso qui l’interpelle : « Ecoute moi, toi qui chantes si bien, qui est célèbre, débarrasse toi de tout ça ». Cheo n’écoute alors que d’une oreille celui qui deviendra plus tard à la fois son ami, son mentor et l’auteur de ses plus grandes chansons.

A la fin de la tournée avec Kako, tout l’argent gagné par Cheo est passé dans ses veines. Il n’a plus les moyens de rentrer à New York et charge son ami d’annoncer à sa femme et à ses deux enfants qu’il restera quelques temps sur l’île, le temps de se refaire.

C’est à ce moment que Cheo plonge vraiment. Il n’arrive plus à honorer ses contrats, arrive en retard ou pas du tout aux clubs où il doit chanter, et vend tout ce qu’il a pour se payer ses doses. Il vit à l’hôtel quelques temps puis, ne pouvant plus payer, vit chez différents amis. Il se retrouve finalement à la rue, dort sous les maisons ou les voitures abandonnées.

Il est recueilli quelques temps par une medium spiritiste qui le loge dans « son » temple ; une fois l’office terminé, Cheo va donc dormir entre six grandes statues représentant les saints Obatala, Ochun, ou Chango, protégées par d’immenses voiles. On imagine la scène, surréaliste. Cheo se sent toutefois vite mal à l’aise, il a le sentiment de salir la réputation de son hôte et de créer des tensions dans sa famille. Il décide de partir.

Nous sommes en 1969. Cheo trouve finalement refuge chez Tommy Olivencia qui lui aménage une chambre à l’arrière de sa pizzeria. Olivencia et son trompettiste Luis Café lui parlent alors d’un nouveau programme de réhabilitation, la Hogar Crea, auquel participent deux de ses amis. Cheo va pouvoir prendre un nouveau virage dans sa vie.

La Hogar Crea [1]

« J’étais attaché à mon lit (...) ne sentant rien d’autre que la douleur (...) ; la douleur, la fièvre et les nausées. »

Cheo n’hésite pas à décrire de la façon la plus crue qui soit la souffrance due au manque. « Quand arrivent les crises, on doit t’attacher au lit (...) parce que tu pourrais blesser quelqu’un ou te blesser toi-même. Tu perds la raison. Une crise qui dure environ six jours. Le septième jour, ton corps est noyé dans le vomi, les excréments et l’urine. Sans pouvoir manger quoi que ce soit (...). Puis tu commences par avaler de l’eau sucrée (...) puis de la glace puis quelques jours après de la soupe. Les douleurs sont déjà passées mais il faut maintenant manger et affronter une insomnie terrible. Je n’ai pas pu dormir pendant trente huit jours (...) Tu ne peux pas t’asseoir car aussitôt des tremblements envahissent tout ton corps (...) Pour pouvoir dormir à nouveau une nuit complète, il m’a fallu plus d’un an ».

Cheo restera en fait trois ans à la Hogar Crea où la thérapie consiste notamment en des réunions de groupe qui tournent parfois à la confrontation, chacun étant mis face à ses erreurs passées et à ses faiblesses.

Il reçoit fréquemment la visite de Tommy Olivencia, de Roberto Roena ou des membres du Gran Combo. Jerry Masucci, conseillé par Ray Barretto, vient le voir de plus en plus souvent pour essayer de le faire signer à la Fania. Les dirigeants du Hogar Crea ne l’entendent pas de cette oreille : Cheo n’est pas encore prêt. Mais la personne qui est le plus souvent auprès de Cheo est Tite Curet Alonso, qui lui dit : « quand tu seras prêt, j’ai un projet pour toi ».

Nous sommes en 1971. Tite Curet se fait de plus en plus insistant et Cheo finit par demander au patron de la Hogar Crea la permission de sortir le temps d’aller enregistrer le disque. Le directeur finira par donner une autorisation de sortie de dix jours à la condition que Cheo l’appelle tous les jours de New York.

Cheo n’appellera la Hogar Crea que les trois premiers jours et restera deux semaines à New York. Le directeur est alors loin de s’imaginer qu’il verra son patient revenir après l’enregistrement de l’album. Non seulement Cheo va revenir, mais il va assumer ses responsabilités jusqu’au bout : il devient un des représentants du foyer, se déplace dans les villages et les quartiers où il n’y a pas encore de Hogar Crea, convainc les décideurs locaux de la nécessité d’en fonder un ; il donne des conférences à la radio, dans les théâtres, dans les écoles ; il contribuera en tout à la création de plus d’une vingtaine de Hogar Crea sur l’île.

Les collaborations pendant la Hogar Crea

Cheo arrive à participer à quelques projets datés officiellement des années où il est dans le programme de désintoxication, même si les enregistrements ont probablement été réalisés peu avant ou après : « Alegre All Stars In Disguise » (1967) puis « Cesta All Stars » sur les "Live Jam Session (Vol 1)" et "Salsa Festival (Vol 2)". La « Cesta All Stars » est en fait la « Alegre All Stars » reconstituée sous un autre nom pour éviter des problèmes juridiques après la vente de Alegre par son propriétaire Al Santiago, avec quelques pointures en plus comme Louie Ramirez et Jimmy Sabater.

Sur le premier volume, Cheo chante la géniale descarga "No Hace Falta Papel". Sur le volume 2, il intervient sur le deuxième morceau, une version très langoureuse de sept minutes du bolero « Delirio », d’abord chantée en anglais, manifestement par Willie Torres, puis en espagnol par Cheo. Le disque recèle des perles comme une version psychédélique de dix minutes de « Ran-Kan-Kan » et les décapantes descargas « Mani Tostado » et « El Quinto de Beethoven ».

En 1968, Cheo chante aussi sur l’album « Hey Sister » de Monguito SantaMaria (fils de Mongo) le bolero « Soy Tu Ley » ainsi que le morceau « Guajirita ».



[1] voir à ce sujet cet article (NDE)

  • Message 1
    • par cheo1971, 24 mai 2005 - > Cheo Feliciano - Biographie 3 / 7

      Heureuse initiative de ta part que de rendre hommage à une des rares légendes vivantes de notre genre préféré. Il reste pour moi, chanteur ô combien microscopique mais passionné, la principale source d’inspiration musicale et un modèle en terme de motivation de manière générale. Merci d’avance à celui qui parviendra à convaincre Cheo de nous rendre très vite visite. Je veux bien m’associer à ce projet et saisirai la première oportunité pour qu’il se réalise...Cheo à nos cotés pour un concert de Mambo Legacy ferait de moi le plus heureux des choristes.

      • par Carlomambo, 27 mai 2005 - > Cheo Feliciano - Biographie 3 / 7

        Effectivement, Cheo nous a cruellement manqué en France. Je ne sais même pas s’il est déjà venu pour y donner un concert à son nom (je crois qu’il était présent à l’hommage à Tito Puente auquel je n’avais pas pu assister). Je suis également partant pour m’associer à ce projet. Cheo se produit encore sur scène puisqu’il a encore donné un concert aux Iles Canaries la semaine dernière.

        Je crois qu’Eddie Palmieri et Cheo sont toujours très proches. Si le projet d’Abanico et de Mambo Legacy de faire venir Eddie Palmieri l’année prochaine tient, peut-être qu’on pourrait faire d’une pierre deux coups... On peut toujours rêver :o)