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" El Señor Sentimiento"

Cheo Feliciano - Biographie 2 / 7

Joe Cuba Sextette

Publié le 1er avril 2005, par : Carlomambo

Nous sommes en 1957. Cheo n’a pas encore pu signer de contrat au Palladium et joue au sein du groupe de son ami Kako Bastar, « Kako y su Trabuco ». Mais bientôt, une opportunité va se présenter : Santitos Colon est engagé par Tito Puente et remplacé au sein du Jose Curbelo’s Orchestra par Willie Torres qui laisse ainsi une place vacante dans le Joe Cuba Sextette.

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Cheo vers 1970 (oasissalsero.com courtesy of Izzy Sanabria)

Tito Rodriguez recommande alors Cheo à Joe Cuba qui demande à son timbalero Jimmy Sabater de l’auditionner. Sabater est vite conquis mais les premiers essais avec le groupe sont désastreux, Cheo ne pouvant pas chanter les nombreux titres en anglais. Cuba décide alors d’ajouter des morceaux de Tito Rodriguez en espagnol au répertoire du Sextette.

Le 5 octobre 1957, au Club Chandelier, Cheo chante pour la première fois en public avec l’orchestre qu’il ne quittera officiellement que neuf ans plus tard après dix -sept disques communs. Dans la salle, une femme l’attend ; c’est Coco, qui est devenu son épouse ... cinq heures auparavant ! Le couple partira en lune de miel dans la nuit.

Le Joe Cuba Sextette

Le Joe Cuba Sextette a été fondé en 1954 par les musiciens du Joe Panama Quintet quand Nick Jimenez remplaça Panama au piano et le percussioniste Gilberto Miguel Calderon prit la tête du groupe.

Pour l’anecdote, Calderon raconte que quelques jours après avoir obtenu un contrat pour jouer dans un club du Bronx, le Stardust, il eut la désagréable surprise d’y voir annoncé à sa place dans le journal un certain « Joe Cuba ». Il appelle alors le promoteur de la salle, furieux. Celui-ci lui apprend que ce « Joe Cuba » n’est autre que ... lui-même, ce nom lui étant paru bien plus vendeur que celui de "Calderon" ! Le légendaire Joe Cuba Sextette est ainsi né.

La formation a pour première particularité, comme son nom l’indique, de ne comporter que six membres, ce qui le distingue des « big bands » de douze à quinze musiciens qui tenaient alors le haut du pavé. L’idée de Cuba serait en fait venue d’une constatation de bon sens : les grands clubs prestigieux battant de l’aile, il fallait trouver une dimension orchestrale qui puisse convenir à des lieux plus modestes.

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Joe Cuba à l’ouverture du Musée de la Salsa

Le groupe était composé des timbales (Jimmy Sabater), des tumbadoras (Joe Cuba), du piano (Nick Jimenez), de la basse (Roy Rosa puis Jules « Slim » Cordero à partir de 1956 après la mort de Rosa) et du vibraphone (Tommy Berrios). Autrement dit, une section rythmique complète, plus un vibraphone et un chanteur. Aucun cuivre. Cela donne une musique très compacte, très dense mais à la texture adoucie par des claviers extrêmement présents.

Le groupe se distingue également par la grande variété des styles abordés. Tous ses albums sont faits selon le même schéma : une douzaine de morceaux dont cinq « salsas » chantées (à l’époque on parlait de guarachas, de mambos ou de guaguancos) plus une ou deux salsas instrumentales, deux ou trois chachachas, un ou deux boléros et une ballade en anglais généralement chantée par Sabater.

A ce propos, contrairement à beaucoup d’autres groupes du Barrio, le Sextette est composé de musiciens nés sur le territoire américain et parfaitement anglophones. Torres, le prédécesseur de Cheo, chantait le plus souvent en anglais, ce qui avait permis de capter l’intérêt des communautés juive, italienne et noire américaine et ainsi de dépasser la seule audience portoricaine. De plus, le Sextette utilise le langage de la rue, le « cale », et aborde des thèmes qui touchent directement son public, typiquement la dureté de la vie dans les quartiers populaires de New York.

- « Les Beatles Latinos »

Grâce à tous ces atouts, les membres du Sextette deviennent en quelques années, selon l’expression même de Cheo, « les Beatles Latinos » ! L’orchestre est le clou de soirées dont les premières parties sont assurées par Tito Rodriguez, Machito, Tito Puente, Cortijo et Rivera... A Puerto Rico, alors qu’ils font une tournée en même temps que Perez Prado, l’auteur du « Mambo n°5 » qui dispute aux deux Tito la couronne de « King of Mambo », le résultat est sans appel : quand le Sextette attire certains soirs près de 1 500 personnes, l’orchestre de Prado en réunit... vingt. Et le Sextette déchaîne les jeunes portoricaines, un peu à l’image des Fab Four en occident.

De cette première époque (1957-1962) date « Brava Pachanga ». On y entend un Cheo juvénile à la voix beaucoup plus aiguë que celle qu’on lui connait maintenant mais avec un phrasé déjà unique, reconnaissable entre mille.

Les années 1963-1964 vont être très riches avec les sorties des excellents albums "Steppin’ Out" et "Diggin’ The Most", suivis par "Hangin’Out" et "El Alma del Barrio".

- « Stepping Out »

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Steping Out

Si le niveau de cet album est inégal, on y trouve de vraies perles comme « A La Seis », « Oriente » ou le fabuleux bolero écrit par Cheo « Como Rien ». Les textes, très simples, sont la plupart du temps des invitations à la fête et à la danse :

  • Oye yo vengo de Oriente Con ritmo caliente Que te hace gozar Oye yo traigo alegria mia De esta tierra mia Que te hace gozar Yo baila bien la pachanga Oye yo soy santianero de los Pachangueros de Ponce Que saben bailar.
  • Ecoute je viens de l’orient Avec un rythme chaud Qui te fait passer du bon temps Ecoute j’amène la joie de ma terre Je danse bien la pachanga Je suis le meilleur des Pachangueros de Ponce.

L’appartenance à la communauté portoricaine est très souvent revendiquée, comme dans « A la seis » :

  • A la seis es la cita no te olvides de ir Pa’bailar la pachanga con Esther y Fifi A la seis te voy a ver pa’ que baile la pachanga ... Son Boricua e Ese un Morro Es un Boricua te digo Chango candela Viene de Ponce ... La rumba viene de Ponce y Son Morros.
  • A six heures On a rendez vous N’oublie pas de venir danser la pachanga avec Esther et Fifi Ils sont de Borinquen C’est un Portoricain je te dis Le feu de Chango vient de Ponce La rumba vient de Ponce...

On trouve dans le même album le classique « To Be With You » chanté par Sabater, un peu vieillot aujourd’hui, et le puissant guaguanco « Cachondea » récemment repris par Son Boricua et Fruko Y Sus Tesos.

- "Diggin’The most"

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S’il ne fallait acheter qu’un disque du Sextette, ce serait peut-être "Diggin’The most". Un des sommets de l’album est le mythique bolero « Aunque Tu » (cliquer ici pour voir à la chanson complète) :

  • Aunque tu no me quieras Yo te sigo queriendo Son en vano mis penas Si sufro yo por ti Tu bien sabes Es muy claro Que cuando tu lo pidas Mi vida entregare A ti pienso Y bien se que es mentira El dia llegara Mis labios probaran Tu boca tan sensual Mientras tanto Quien lo que te decides Yo te sigo queriendo Aunque tu no me quieras....
  • Bien que tu ne m’aimes pas Je continue de t’aimer Mes peines sont vaines Si je souffre pour toi Tu sais bien C’est très clair Quand tu le demanderas Je rendrai l’âme Je pense à toi Et je sais bien que tout est mensonge Le jour viendra Où mes lèvres goûteront ta bouche si sensuelle En attendant Que tu te décides Je continue à t’aimer Bien que tu ne m’aimes pas...

Le disque contient trois autres petits joyaux : « Ariñañara », un brûlot rythmique ultra rapide où Cheo a juste le temps de répondre aux chœurs des « oye la rumba buena, mira que rico ! » frénétiques ; « El Hueso », en français « l’os » mais aussi « la bête noire », qui parle avec humour d’un invité un peu trop gourmand et encombrant, et « Picando de Vicio », un très rigolo chachacha.

Seuls les deux morceaux qui ne sont pas chantés par Cheo, la ballade « Mercy » et le boogaloo jazzy « Mambo Of The Times », semblent aujourd’hui ne plus avoir leur place sur l’album.

- Cheo, compositeur

Cheo signe sa première chanson dès 1963 avec El Raton (cliquer ici pour voir la chanson complète , qui passera inaperçue à sa sortie mais deviendra presque dix ans après avec la Fania All Stars, un énorme succès et le détonateur du boom mondial de la salsa.

Le texte est très simple : une personne adultère, le chat, qui sort faire la fête avec sa maîtresse, la chatte, est dénoncée à son épouse par une souris. Les dernières lignes de la chanson feraient en réalité allusion à la marijuana qu’on met sur le tabac et le terme "raton" (souris) aux policiers infiltrés dans le milieu de la drogue : « Echale semilla a la maraca para que suene Chacucha cuchucucha cucha » (« Rajoute des graines aux maracas pour qu’elles sonnent Chacucha cuchucucha cucha »). Pour d’autres, le chat est le peuple portoricain qui veut se libérer de la souris représentant l’oppresseur américain.

La seconde chanson de Cheo est le magnifique bolero « Como Rien », qu’il écrit un soir de tournée alors qu’il souffre de l’éloignement de sa femme Coco. Nick Jimenez, le pianiste du groupe, en compose la musique. C’est une chanson d’amour puissante et il est vraiment difficile de croire, en l’écoutant, que Cheo n’a alors pas encore trente ans.

  • Por telefono te llama Pues no puedo resistir Y tu voz yo quiero oir Espero que al hablarte Tu alma como la mia Esperenza tendra De encontraros una dia...
  • Je te téléphone Car je ne peux résister Et j’ai envie d’entendre ta voix J’espère qu’en te parlant Ton âme comme la mienne Retrouveront l’espoir de se revoir un jour...

Avec « Aunque Tu » et « Como Rien », Cheo gagne sa place parmi les plus grands chanteurs romantiques latinos comme Tito Rodriguez ou Gilberto Monroig. Pour le célèbre biographe Max Salazar, « quand "Aunque Tu" est sorti, la musique latine avait trouvé un autre Frank Sinatra ».

- « Hangin’out » et « El Alma del Barrio"

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En 1964 sort "Hangin’ Out". Le disque est moins accessible que les précédents, les mélodies moins accrocheuses et l’ambiance plus sombre. On ne peut s’empêcher de se demander quel rôle joue exactement la drogue dans cet album quelque peu ... hermétique. Hormis « El Raton », seuls le délirant guaguanco « Quinto Sabroso » et le sympathique chachacha « Flaco’s » séduisent vraiment.

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L’album suivant, "El Alma Del Barrio" s’il est inégal, est beaucoup moins déroutant. Et il contient un vrai petit bijou, « La Fuga Pa’l monte » avec son choeur fabuleux dont la fraîcheur et l’allégresse manquaient cruellement à « Hangin’ Out ».

L’instrumental « Y Sigue » fait la part belle au piano de Nick Jimenez avec un solo d’anthologie. Même chose pour le chachacha « El Tapon ». Suivent les très recommandables guaguancos « Ven Baila Conmigo » et « En la carretera ».

- "Bailadores", "We must be doing something right", "Coming at You"

Le Sextette continue à sortir des albums à un rythme effréné. En 1965, sort d’abord l’album "The Savage Beast" dont je ne sais rien à part que les titres des morceaux (« I Talk To The Trees », « Magic Is The Moonlight »...) montrent qu’on est déjà en pleine ère psychédélique.

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L’album suivant, "Bailadores", contient notamment le bolero « Dichoso » et la salsa « La Palomilla ». La « palomilla » signifie « la populace » mais c’est aussi un alcool d’anis qui était beaucoup consommé dans les soirées, mélangé à de l’eau. Le morceau célèbre la fête, la danse et le plaisir. Tout ceux qui ont entendu le morceau ont en tête le fameux refrain :

  • La Palomilla nos invita a bailar Todo el mundo esta contento y quiere gosar sabrocito baila la rumba baila El mundo se esta gosando Que no se pare la rumba

Le chachacha « Ay ! Milagro » vaut également le détour pour le génial solo de piano de Nick Jimenez.

Le LP "We must be doing something right" marque un autre sommet du groupe. Pour la petite histoire, Cuba raconte qu’à la fin de l’enregistrement, il manquait une onzième chanson pour que l’album soit complet. De désespoir, il demande alors à ses musiciens de répéter à l’infini la phrase musicale qui servait de signature au groupe, « Asi Se Gosa », et de rire, parler, applaudir sur la musique pour y mettre une ambiance de fête. Cuba y incorpore la mélodie de « I’ll never go back to Georgia » de Dizzy Gillepsie et ajoute des sifflets dans le morceau. Quand les radios commencent à passer le morceau qui en résulte, « El Pito », c’est un énorme succès.

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Un des morceaux de l’album que je préfère est « Lo Bueno Ya Viene ». Cheo y montre une incroyable maturité vocale. Il s’agit d’un chachacha très lent, à la couleur obscure, un registre dans lequel Cheo excelle. Le texte est un message d’espoir, grosso modo « après la pluie vient toujours l’éclaircie... » :

  • ...Siempre viene un ratito de luz a morar las tinieblas Tras de la lluvia Ve la sali del sol Si el destino te hizo probar lo malo de la vida Verras que pronto lo bueno probaras...
  • ...Il vient toujours un petit moment de lumière pour habiter les ténèbres Après la pluie Vois l’éclaircie Si le destin t’a fait goûter le mauvais côté de la vie Tu verras que bientôt tu goûteras au bonheur...

On trouve aussi sur cet album l’instrumental "Clave Mambo" consacré au vibraphone et le très beau bolero "Incomparable" (cliquer ici pour voir la chanson complète) où Cheo peut à nouveau déployer toute sa classe :

  • ...Contigo Yo falso fui No le puedes negar Que fuiste y seras Mi unico amor Y tu bien sabes Que yo jamas Pensar podria De otra pues ya Yo no puedo romper Este vicio bendito de ti No vas a pensar Que puedo seguir Si no estas tu En mi vivir No no no no no puedes creer Que puedo yo amar Si no es a ti Incomparable seras tal fin Inalterable quedas tu en mi No mas nunca podre Ceder mi querer A otra mujer Mi vida la entrego yo a ti
  • ...Avec toi j’ai été faux Je ne peux le nier Tu as été et tu seras Mon unique amour Et tu sais bien Que jamais je ne pourrai penser à une autre puisque Je ne peux rompre avec ce mauvais penchant pour toi Ne vas pas penser que je peux continuer Si tu n’es pas dans ma vie Non tu ne peux croire Que je peux aimer si n’est pas toi Incomparable tu resteras Inaltérable tu restes en moi Je ne pourrai plus jamais donner mon amour A une autre femme Ma vie je te l’ai offerte
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L’album "Red Hot and Cha Cha Cha", sorti en 1965 sur l’ancienne maison de disque du Sextette (« Mardi Gras »), reprend des vieux morceaux comme « Brava Pachanga » (1959). Je ne peux recommander cet album qu’aux fans car l’enregistrement est très mauvais, même si sur le fond certains morceaux sont excellents : « Componte Cundunga » avec son petit solo de timbales, le guaguanco « Macorina », le très dansant chachacha instrumental « Black Beauty » et aussi « Jimmie’s Jump » qui sera repris plus tard en version longue sous le nom « Ritmo de Joe Cuba ».

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On retrouve encore Cheo sur une partie de l’excellent album "Coming at You". Trois morceaux se distinguent, "So What" grâce à un solo de timbales de Sabater, "Pancho Foo", et enfin "Tremendo Coco" également connu sous le nom "Salsa Ahi Nama", une excellente salsa chantée par Willie Torres. "El Chichon (Juan Ramon)", "Ya no tengo amigo" et "Flavia" sortent aussi du lot. En tout, cinq morceaux sont chantés par Torres ou Sabater.

- Le départ de Cheo

En 1966, Cheo n’a plus simplement l’amitié des monstres sacrés que sont les deux Tito, les frères Palmieri ou encore Machito, mais aussi leur respect. Il est de plus en plus invité en guest-star par les grands orchestres. « Je ne veux pas passer le reste de ma vie comme chanteur du Sextette, je veux être Cheo Feliciano ». Cheo quitte donc officiellement le Sextette. On verra toutefois que ce départ était également souhaité par l’entourage de Joe Cuba, Cheo devenant de plus en plus incontrôlable.

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Jimmy Sabater, Willie Garcia, Joe Cuba (congahead.com)

Le Sextette sortira après son départ l’album « Wanted Dead Or Alive » qui inclut « Bang ! Bang ! » le premier boogaloo de l’histoire à se vendre à plus d’un million d’exemplaires. On entend encore Cheo sur le titre « Malanga Brava » qui, bizarrement, commence avec un autre chanteur avant que Cheo n’intervienne d’abord en back puis en lead-singer. Le morceau, une reprise de "Brava Pachanga", est dans la même veine que « Cachondea » ou « Arinanara » : ultra rapide, quasi instrumental, le chant venant juste accompagner la musique dans un esprit très "descarga".

Le Sextette se séparera durant les années 70. Il se reformera spécialement en 1984 au Madison Square Garden pour célébrer les 25 ans de carrière de Cheo Feliciano.


Joe Cuba est aujoud’hui un des dirigeants fondateurs du Musée de la Salsa du Spanish Harlem. Nous avons essayé de le voir récemment dans un concert organisé dans un centre culturel du Barrio. Malheureusement, apparemment malade, il n’a pu venir.

- Liens Joe Cuba  : Courte biographie

- Voir références de la biographie