Syndiquer tout le site

Article

« El Señor Sentimiento »

Cheo Feliciano - Biographie 1 / 7

L’enfance, New York

Publié le 1er mars 2005, par : Carlomambo

José "Cheo" Feliciano est né en 1935, à Ponce "Ciudad Señorial" [1], la deuxième ville de Puerto Rico, surnommée « La Perle du Sud ». Et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne faisait pas partie d’une famille de musiciens. Son père, Prudencio Feliciano Torres, était charpentier et accessoirement cordonnier et forgeron pour pouvoir subsister. Sa mère, Presencia, était femme au foyer.

Une enfance portoricaine

JPEG - 13.3 ko

Cependant, Cheo se rappelle tout particulièrement des dimanches où ses parents, tout en cuisinant, chantaient du boléro en se répondant à contre-chant. Il se souvient également du premier groupe qui le marqua et l’inspira, les boléristes Trio Los Panchos [2]

Il passe par ailleurs beaucoup de temps à San Anton, un des deux villages de l’Ile (avec Loiza au Nord) où les descendants des Carabalis et des Yorubas se sont établis. La Bomba est réputée être née et s’être développée dans ces deux villages. Ponce est aussi le berceau de la seconde musique folklorique de Porto Rico, La Plena [3]. « Nos racines étaient avant tout Africaines, le rythme était en nous, il était naturel que je vienne aux percussions » dit Cheo.

A 7 ans, un soir de Noël, il forme avec cinq copains du quartier un groupe qu’ils nomment « El Combo Las Latas » dont, comme son nom l’indique, les seuls instruments étaient des boîtes de conserve. Les enfants jouent dans les rues de Ponce et reçoivent en contrepartie de l’argent de poche ou des cadeaux.

Comme beaucoup de musiciens de Porto Rico (Papo Lucca, Mario Ortiz...), Cheo a son premier contact « académique » avec la musique à la Escuela Libre de Musica de Ponce, une sorte de MJC fonctionnant grâce à des dons et subventions. Il veut jouer de la guitare mais il n’y en a que trois dans la Escuela. Le Maître demande donc à ses élèves, en attendant les instruments, d’apprendre le solfège. Un an après, les guitares ne sont toujours pas arrivées et Cheo décide d’apprendre le trombone. Mais ceux-ci ... n’arrivent pas comme prévu, et Cheo continue à apprendre le solfège une année de plus.

JPEG - 11.9 ko
Trio Los Panchos

Nous sommes à la fin de l’année 1952. Porto Rico a connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale un véritable boom économique, notamment grâce aux exemptions fiscales dont bénéficient les entreprises américaines qui y investissent. L’Ile apparaît aux yeux de certains comme un véritable modèle de développement économique pour les pays émergents.

Mais en « grattant » un peu, le tableau est beaucoup moins idyllique qu’il n’y paraît : ce sont essentiellement les industries chimiques qui s’installent sur l’île où elles peuvent polluer en toute tranquillité, ce qui n’est pas le cas sur le continent américain... Ces industries sont très automatisées et peu créatrices d’emplois. Parallèlement, une bonne partie des industries légères se sont expatriées dès que les ouvriers portoricains ont exprimé leur volonté d’émancipation et de justice sociale. L’exode s’accélère donc à partir de la fin des années 40. 700 000 portoricains rejoindront les Etats Unis entre 1945 et 1970. Les Feliciano font partie de ceux qui ont été obligés de partir, dès 1952, à New York. Cheo a alors 17 ans.

Deux semaines avant le grand départ, son Maître lui annonce qu’une cargaison de ... 25 trombones est arrivée et que tout le monde sera servi. Cheo aura juste le temps d’apercevoir les instruments.

JPEG - 13.5 ko
(Puertorriquenosparalahistoria.com)

New York

Cheo a du mal à se faire à New York. Sa famille s’est installée dans le quartier irlandais et est fréquemment victime de comportements racistes. Un jour, Cheo doit se battre avec un voisin qui a insulté son père. La situation devient insupportable et la famille décide de déménager.

Elle s’installe alors entre la 110ème et la 111ème rue de Manhattan, au coeur du « barrio latino ». La vie y est plus facile, même si des tensions existent avec les quartiers italien et noir-américain voisins. Les Portoricains doivent parfois choisir leurs alliés, souvent en fonction de leur couleur de peau. C’est aussi l’époque des gangs qui divisent la communauté portoricaine elle même. Cheo est ainsi dans le camp des « Démons » qui s’oppose à celui des « Scorpions ».

JPEG - 15 ko
Un jeune "Démon" du Barrio

Salsa Caliente

Entre 1952 et 1954, Cheo décide d’arrêter les études pour la musique et assure divers petits boulots à temps partiel en apprenant parallèlement à jouer du bongo et du conga sur le tas avec ses copains du Barrio, Kako Bastar, Patato Valdès, Mongo Santamaria...

Cheo dit aujourd’hui qu’il est venu au chant par accident : tous les jeunes nuyoricains aimaient jouer du conga, du bongo ou de la campana, mais aucun ne chantait, hormis en chœur en réponse aux percussions. Cheo prit donc l’habitude de chanter en solo, les chœurs lui répondant, et se fit ainsi remarquer.

Il fréquente le syndicat des musiciens de New York où il passe avec succès un test pour y être enregistré comme percussionniste. C’est là qu’il fait connaissance avec le conguero de celui qui est déjà son modèle, Tito Rodriguez [4], ainsi qu’avec le « valet » (le roadie) de Tito Puente.

JPEG - 5.6 ko
Tito Rodriguez

Tous les samedis, comme tous les Portoricains et Cubains de New York, il se rend au Palladium où se produisent les orchestres des deux Tito et de Machito [5]. Peu à peu, Cheo va tisser des liens personnels avec ces trois géants et devenir leur « utility boy ».

Il commence aussi à obtenir des petits cachets pour jouer dans des clubs latinos. En 1954, il remplace son ami Kako, qui va se marier, pour jouer du conga et des timbales mais aussi danser le chachacha dans un club chic de Montréal avec le groupe « Ciro Rimac’s Review ». A son retour à New York, Cheo est engagé comme conguero dans le groupe de Luis Cruz, « Marianaxi ».

JPEG - 2 ko
Machito

Mais son cœur est toujours au Palladium. Un soir de 1954, une amie de Cheo interpelle Tito Rodriguez : - Pourquoi ne donnes tu pas sa chance à Cheo pour chanter ? - Quel Cheo ? - Ton « valet », celui qui est là pardi ! - Hey Cheo, tu chantes ? - Oui, je suis le meilleur chanteur du monde ! Tito rit et donne les maracas à Cheo : - Viens ici, tout le monde dit que tu chantes bien, eh bien maintenant, prouve le !

Et Cheo doit chanter sur la scène du Palladium, sans avoir répété quoi que ce soit, avec la prestigieuse « Escuelita », l’orchestre de Rodriguez. Cheo connaît en fait par cœur toutes les chansons de Tito qu’il a observé jusque dans le moindre détail (« je voulais chanter comme lui, respirer comme lui » dit-il). L’orchestre entame « Chango ta’veni » [6]. Cheo se lance. A la fin du morceau, le public en redemande. Tito Rodriguez crie à Cheo : « Canta otra mulato ! ». Et Cheo chante "Barito". "Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit le bassiste de Tito Rodriguez, Julio Andino, à ce moment là : "Maintenant, vous êtes deux, Tito Rodriguez et Cheo Feliciano".

Ainsi commence la véritable carrière de Cheo Feliciano qui, à 19 ans, devient le chouchou du plus prestigieux club latino de New York .


- Tito Puente

- Palladium Mambo Legend

- Voir références de la biographie


[1] voir la Carte de Ponce

[2] voir sur Trio Los Panchos :
- Le site officiel
- Bio et extraits musicaux sur Music Of Puerto Rico

[3] voir sur la Bomba et la Plena la Rubrique dédiée sur ce site

[4] Tito Rodriguez se distingue de ses rivaux (Tito Puente, Machito, Perez Prado) par sa voix. Il peut chanter dans tous les styles (mambo, twist, ballades) avec beaucoup de classe. Il est par ailleurs un musicien complet, un arrangeur compositeur et un chef d’orchestre au charme dévastateur. Il est sans conteste le leader de la scène latine new-yorkaise dans les années 50. Son orchestre était surnommé "la escuelita" car elle a formé des grands musicens, comme les frères Palmieri.
voir une présentation synthétique de sa discographie

[5] voir une courte biographie par Alfredo Alvarado chez Tower Records

[6] Chango est un saint Orisha et la divinité du feu, du tonnerre et des éclairs. Chango Ta Veni est une guaracha, que Celia Cruz popularise avec la Sonora Matancera en chantant en espagnol et en lucumi : "Changó ta’ veni Abre el camino Que vienen bailando el mambo Changó is coming...".