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2ème Partie

"Cha Cha with A Backbeat" : Chansons et Histoire du Latin Boogaloo -2-

Publié le 1er mars 2007, par : Juan Flores, Tito Diaz

Un grand merci à Tito Diaz pour avoir traduit ce texte très instructif de Juan Flores.

Vu sa longueur nous le publions en plusieurs parties :

BuscaSalsa

LE BOOGALOO PUR ET DUR : "I LIKE IT LIKE THAT" ET "BOOGALOO BLUES"

"Eddie Palmieri était la vedette" se souvient Benny Bonilla, le timbalero de Pete Rodríguez y Su Conjunto. "Ils avaient besoin d’un groupe bon marché pour faire sa première partie. Ils entendirent parler de nous. Je me souviens des deux agents de booking, c’étaient deux gars des Antilles. Ils assistèrent à une de nos représentations et ils apprécièrent. Ils nous ont alors demandé d’entrer en studio pour un court enregistrement afin d’aider à la promotion radio de la danse. On s’est regardé et on a dit, `Enregistrer ? On ne va rien enregistrer.’ Alors ; ils ont dit, pas de problème, on réservera un studio, vous ferez juste un spot d’une minute, et on s’en servira". Pete Rodríguez et les membres du groupe commencèrent à chercher quelque chose à jouer, mais n’arrivèrent à rien. « C’est alors que Benny Bonilla », se souvient Tony Pabón, « le trompettiste, vocaliste et compositeur du groupe dit "Essayons ça". Il expliqua à Pete comment jouer cet accompagnement de piano et commença à improviser : "Uh, ah, I like it like that". Le spot fut joué en radio et selon Benny, "la centrale téléphonique de la radio était saturée". "I Like It Like That" fut enregistré pour Alegre en 1966 dans un studio d’enregistrement professionnel et, du jour au lendemain, le Pete Rodriguez Orchestra devint la sensation du Barrio et de le périphérie. Le groupe était actif depuis pas mal de temps, depuis la fin des années 50, mais principalement en tant que première partie, gagnant de maigres cachets, loin derrière les plus grands : Machito, Tito Puente, Tito Rodríguez, El Gran Combo, Johnny Pacheco, Orquesta Broadway. Ils jouaient même en clôture des nuits du Palladium, où jouaient des gens comme Eddie Palmieri, Vicentico Valdéz, et Orquesta Broadway. "Nous n’avions pas le meilleur groupe" admet Benny Bonilla. "Nous n’avions aucune formation ou quoi que ce soit. On était juste là pour s’amuser". Contrairement au Joe Cuba Sextet ou même Richie Ray, les autres initiateurs envisageables du Latin boogaloo, le Pete Rodríguez band ne s’était fait aucune réputation avant l’avènement du Boogaloo. Leur notoriété commença et se termina avec la folie du Boogaloo, les rendant le groupe Boogaloo par excellence parmi tous les groupes principaux et "I Like It Like That" de loin, le plus grand succès connu de par le monde au travers des nombreuses versions, génériques de films et les publicités de Burger King pourrait très bien être considéré comme la chanson ultime du Latin Boogaloo.

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Johnny Colon

Sex, drugs, and Rock-and-Roll. Le Latin Boogaloo se développa durant les années de la contre-culture des années 60, l’âge d’or du flower power, des hippies, des drogues psychadéliques, et de la libération sexuelle. Les jeunes écoutaient les Beatles, les Rolling Stones et Jimi Hendrix. "Boogaloo Blues" l’unique succès de taille à avoir le terme Boogaloo dans son titre, joua sur plusieurs de ces tableaux pour toucher la culture jeune de l’époque et son marché. La chanson est un trip d’acide, un orgasme, une fête bruyante et un rêve plânant, une moquerie et une séduction, le tout dans une fusion de piano jazz-blues, des vocalisations R&B, de Montunos et de rythmes latins. Comme la plupart des autres morceaux Boogaloos, c’est un puzzle de rythmes et tempos musicaux, l’unique principe musical étant la répétition de lents applaudissements et de basse formant petit à petit un point culminant d’énergie, suivi d’un nouveau départ et d’un d’un point culminant.
Aussi représentatif du phénomène Latin Boogaloo soit-il, “Boogaloo Blues” est en quelque sorte tout naturellement un des meilleurs enregistrements du genre, partiellement du au fait qu’il raconte une histoire. Tito Puente dira que la chanson « sonnait » comme une publicité de Coca-cola. Le jugement porté par "El Maestro" est peut-être sévère et a peut-être eu un effet décourageant sur Johnny Colon et ses jeunes membres du groupe. Mais il n’y pas de doute, le titre est jusqu’à un certain dégré, une fabrication de l’industrie musicale. Malgré la créativité et la sincérité de ses musiciens, absolument désireux de sortir un morceau représentatif de leur époque, l’intervention de producteurs expérimentés et des disc-jockeys de radio s’avéra décisive dans la construction de la chanson et de son succès immédiat.

"GYPSY WOMAN" : LE CAS PARTICULIER DE JOE BATAAN

La fièvre du Boogaloo et son potentiel commercial, bien que provoquant des innovations importantes et opportunes au sein de la musique latine de l’époque fut responsable de l’éclosion de nouveaux musiciens et de nouveaux groupes. Tous répondant à l’opportunité de combiner leurs héritages musicaux : latin et afro-américain. Certains étaient des musiciens ou compositeurs chevronnés qui réussirent à enregistrer des succès modestes, tel que Hector Rivera et son « At The Party ». Rivera fournit de nombreuses compositions et arrangements à une large variété de groupes, y compris ceux de Joe Cuba et de Eddie Palmieri. « At The Party » resta dans les charts Billboard pendant 8 semaines en 1966-1967, culminant à une 26eme place. Même si Rivera rassembla pour l’enregistrement des musiciens talentueux, notamment Cachao à la basse et Jimmy Sabater aux timbales, et même s’il s’enorgueillissait d’avoir un chanteur afro-américain, Ray Pollard pour les voix R&B, « At The Party » ne produit plus le même effet aujourd’hui. Il n’a plus cette fraîcheur, cet engouement de « Bang Bang », ressemblant de trop à l’autre hit de Sabater « Yeah Yeah », et a perdu ce refrain accrocheur et les tempos changeant de « I Like It Like That ». Rivera n’aimait pas le terme Boogaloo et ne l’utilisa jamais. Et il a certainement raison de revendiquer plus que ce que l’on lui attribue. Mais étant donné l’influence des personnes motivées commercialement pour étiqueter les artistes et leur travaux, il restera connu dans la postérité principalement pour ce titre et sa participation à la période dite Boogaloo.

Mais l’émergence de nombreux groupes de Latin Boogaloo comprenait principalement des nouveaux venus, de jeunes chanteurs et des musiciens néophytes qui prirent le train en marche et, pour le meilleur comme pour le pire, entamèrent leur carrière musical en laissant leur empreinte. Des chanteurs comme Joey Pastrana et Ralfie Pagan, par exemple, jouissaient à ce moment précis d’une immense popularité dans le Barrio et on se souvient d’eux pour leur ballades Soul teintées de rythmes latins, parsemées de paroles en espagnol. King Nando (Fernando Rivera), guitariste et chanteur du Barrio, célèbre pour ses Shing-A-Lings, a fasciné le public durant l’été 1967 avec sa composition « Fortuna », un morceau lent inspiré de ses souvenirs de Puerto Rico. Les Lebron Brothers, un groupe familial de Brooklyn, furent une autre création de plus de Gerge Goldner, machine à écrire des hits Boogaloo. Quoique avant d’être baptisés ainsi (par Goldner), ils eurent des succès d’estime en leur nom propre avec des titres tels que « Tall Tales » et « Funky Blues ».
Mais ils furent aussi victimes de ce processus, et à l’instar de nombreux autres groupes débutant de l’époque, ils se souviennent avec une certaine amertume. En parlant de Goldner et de leur album le plus connu, le porte-parole du groupe, Angel Lebron, fait remarquer : « lorsque nous avons enrégistré Psychedelic Goes Latin..., nous n’avons rien touché. Malgré tout ce qui a pu être écrit à ce moment-là, les groupes Boogaloo étaient les groupes les plus demandés. La période Boogaloo se termina quand nous menacèrent de nous rebeller contre ces contrats ».

Outre ces exemples de jeunes musiciens présentant un potentiel évident et une popularité certaine, il y avait d’autres groupes paraissant avoir été formés uniquement pour l’occasion et portant des noms pétillants tels que les « Latin-aires » et même les « La-Teens ». Mais ces noms artificiels peuvent être trompeurs. Des groupes oubliés tels que les « Latin Souls » sortirent des chansons a capella impressionnantes, et il n’y a personne pour dire combien des morceaux de ces Hi Latin Boogaloos, organisé par Gil Suarez, ne seraient tombés dans l’oubli s’il n’y avait pas eu les caprices et les recherches. « The Coquets », un duo de chanteuses Afro-américaines qui faisaient les chœurs pour Joey Pastrana, ont également contribué au répertoire vocal du Latin Soul. De tous ses jeunes débarquant dans la période Boogaloo, celui qui se démarque et qui eut une carrière longue et difficile, Joe Bataan sort certainement du lot. Son premier enregistrement, en plein milieu de la période Boogaloo, « Gypsy Woman », fut un hit immédiat et fulgurant au sein des communautés Afro-américaines et portoricaines. Ni cette chanson, une version latinisée du hit de Curtys Mayfield de 1961 avec les « Impressions », ni aucune de ces nombreuses compositions, ne seront considérées comme des Boogaloos. Bataan n’a jamais voulu les considérer comme telles. « Je n’aime pas ce terme, et je ne l’ai jamais aimé », commente Bataan, « en fait, je le déteste. Je l’ai toujours considéré comme insultant et aujourd’hui encore. Ma propre musique et la plupart de ce que l’on appelle Boogaloo, pour moi, c’est du Latin Soul ». Bataan y fait parfois référence en tant que La-So et après que la Salsa ne se soit installée, on lui imputera l’invention du terme « salsoul », dénomination qui deviendra pour une brève période le nom bien connu d’un label à succès.

Même s’il a grandi dans le Barrio et étant une figure bien connue des bandes urbaines pendant la fin des années 50 et début des années 60, Bataan n’était pas d’origine portoricaine. « Mon père était Philipino et ma mère, Afro-américaine. Ma culture est portoricaine » explique-t-il. Ses copains d’enfance étaient aussi bien Afro-américains que portoricains et sa musique, qu’il commença à jouer après avoir séjourné plusieurs années en prison, aura tendance à avoir plus de succès auprès des Noirs et des Blancs plutôt qu’auprès du public strictement latino. Si la musique de la période Boogaloo constitue le prolongement de Latin vers R&B, celle de Bataan se situe clairement du côté Black du registre. Mais il a toujours été un artiste et compositeur extrêmement éclectique, ses idées et expériences musicales s’inspirant de sources très diverses. Et de façon beaucoup plus explicite que n’importe quel autre jeune musicien du Barrio de l’époque, il fut inspiré par ses propres expériences et sa propre vie. Même Andy Gonzalez, admirateur malgré lui, ayant peu d’estime pour la musique de Bataan, avoua : « si vous vouliez savoir ce qui se tramait dans les rues, écoutez les chansons de Joe Bataan ». La carrière musicale de Bataan est une histoire de survie et d’obstination, et donne un aperçu des agissements de l’industrie musicale. « La musique m’a sauvé » dit-il. « A 15 ans, j’ai commencé une peine de 5 ans à Coxsackie. Un jour, sur un conseil émouvant d’un des gardes, j’ai décidé d’apprendre à jouer du piano. J’imitais le style d’ Eddie Palmieri, c’était mon idole... En 1965, j’ai formé un groupe et Federico Pagani nous trouva des gigs [1] réguliers. Le groupe se composait de jeunes gamins du voisinage avec très peu ou aucune d’expérience musicale. Quand « Gypsi Woman » commença à bien marcher, Pagani me présenta à Goldner. Après avoir chanté Gypsy Woman devant lui, il me dit poliment : C’est super, mais trouvons quelqu’un d’autre pour le chanter. Ta voix n’est pas assez masculine ». Bataan était furieux, peut-être même blessé, attaqué plus dans sa masculinité que dans sa qualité d’artiste et fermement décider à rectifier cela. « J’ai alors signé un contrat avec Dick Ricardo Sugar, DJ renommé, qui , après avoir chanté au Boricua Theater, me présenta à Jerry Masucci de la Fania. J’ai signé avec la Fania et enrégistré Gypsy Woman en 1967 ».

Malgré de maigres ressources professionnelles, Bataan explique la popularité de sa musique par l’identification de son public aux thèmes réalistes inspirés directement de la vie de tous les jours et non simplement inspirés du bon temps et des fêtes.

Des titres du début comme « What Good Is A Castle », « Poor Boy » et « Ordinary Guy », dit-il, « furent des bestsellers car ils parlaient de moi, de ma vie, de mes expériences... Un jour, Goldner me dit que me chansons étaient tristes. J’ai soudainement réalisé que c’était vrai. Il n’y avait aucun bonheur dans ma vie. Je n’ai utilisé l’amour que très rarement. De nombreuses personnes s’identifiaient au travers mes chansons car, jour après jour, ils ressentaient la même souffrance ».
Même son premier succès, « Gypsy Woman », une morceau dansant très rythmé parlant ouvertement de l’amour pour un femme exotique, est teinté de tristesse, en partie à cause de la voix sans prétention d’un « gars ordinaire » dont les caractéristiques vocales s’aplatissent à chaque fin de phrase.

Sans être noires ou moroses, ses chansons ne révèlent aucune forme d’euphorie ou d’enthousiasme présents dans la plupart des titres qualifiés de Latin Boogaloo. On dirait qu’elles ont un effet de refroidissent pas d’ambiance festive - des milliers de jeunes ont fait la fête au son de sa musique pendant toutes ces années, mais elles ont tendance à rappeler aux noceurs le monde dur et froid qui les entoure dans la vie de tous les jours. Leur simplicité musicale et leur apparente manque de sophistication sont donc trompeurs et en aucun cas ne renient ni profondeur émotionelle psychologique ni la créativité provenant de la fusion d’expressions culturelles Afro et Latin..... Bataan représente la conscience sociale et grâce à ses contributions telles que le disco et le rap, la suite du Boogaloo en tant qu’impulsion culturelle des années 60.

A suivre...


Author : Flores, Juan
Article Title : "Cha Cha with A Backbeat" : Songs and Stories of Latin Boogaloo
Publication Name : Black Renaissance/Renaissance Noire
Volume Number : V.2 ; N.2
Publication Date : 07-31-1999
Page : p. 22

Copyright (c) SoftLine Information, Inc. 1998


[1] NDE : gigs = dates de concerts, contrats pour jouer.