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Celia étincela

L’exilée cubaine, reine de la salsa, est morte à 78 ans.

Première publication 18 juillet 2004, Publié le 16 juillet 2004, par : François-Xavier GOMEZ

A l’occasion de l’anniversaire du décès de la Guarachera del Mundo, nous reproduisons cet article paru dans Libération le 18 juillet 2003 avec l’aimable autorisation du journal.

Elle n’avait « que » 78 ans. C’est courant pour les personnes qui font de leur date de naissance un secret d’Etat : on les croit plus âgées. On la croyait surtout increvable, avec sa voix toujours puissante, sa débordante énergie sur scène, sa bonne humeur et son extravagance (robes en lamé, escarpins et inénarrables perruques). Un cancer au cerveau a emporté la reine de la salsa, mercredi, à son domicile de Fort Lee, New Jersey. Loin de sa Cuba natale, où elle avait juré ne plus remettre les pieds tant que le régime communiste s’y maintiendrait. Son décès intervient trois jours après celui de Compay Segundo, autre gloire de la musique cubaine, mais couverte d’honneurs par le régime de Castro.

« Guarachas ». Le 24 octobre 1924, dans le quartier Santos Suarez à La Havane, Celia Cruz voit le jour dans une famille pauvre qui comptera quatre enfants. Ses pleurs empêchent tout le monde de dormir et sa grand-mère prophétise : « Cette petite va vivre la nuit. » A 15 ans, elle remporte son premier radio-crochet en chantant le tango Nostalgias. Son père, cheminot, ne voit pas d’un bon oeil sa vocation d’artiste, mais sa mère la soutient. Elle fait l’école normale pour devenir institutrice, mais son triomphe dans un autre concours radiophonique en décide autrement.

Récemment retrouvés, des acétates, disques pressés à un seul exemplaire pour Radio Mil Diez, la station du Parti communiste cubain, témoignent des débuts de Celia Cruz. Elle y chante des chants rituels en langue lucumi, mais aussi des guarachas, variante du son qui feront sa réputation. « Mes débuts n’ont pas été une boîte de pâte de goyave », dira-t-elle plus tard : Celia court le cacheton, accompagne Las Mulatas de Fuego, un groupe de danseuses tropicales. Elle chante bien. Toutefois, les bonnes chanteuses sont légion dans cette Havane des night-clubs, des casinos et des bordels. En 1949, la célèbre Sonora Matancera cherche un substitut à sa vedette, la Portoricaine Mirta Sylva, qui rentre au pays. Celia passe une audition et, sans déclencher l’enthousiasme, reste à l’essai. Après son premier passage radio, les auditeurs sont furieux : « Rendez-nous Mirta ! La nouvelle a une voix criarde. » Certes, Celia Cruz a un timbre grave, beau, mais déconcertant. Deux décennies plus tard, Tito Puente enfoncera le clou : « Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’ai cru que c’était un homme ! » Le directeur de la Sonora s’obstine et la fait enregistrer. Coup de chance : la chanson Mata Siguaraya sera le premier d’une longue série de succès. Dix ans plus tard, le 15 juillet 1960, c’est avec la Sonora au complet qu’elle quitte La Havane pour honorer des contrats au Mexique. Elle ne reverra plus son pays.

1972, l’hymne. Installée à Mexico, Celia Cruz est témoin (et victime) du recul de la musique tropicale, face aux assauts du rock’n roll. Dans les années 60, elle fait des allers-retours à New York, enregistre avec Tito Puente, mais la concurrence avec sa compatriote La Lupe, chanteuse de tous les excès, n’est pas à son avantage. Pendant ce temps, le label Fania lance la révolution de la salsa : la musique cubaine adaptée à la dureté du ghetto. Celia Cruz est intégrée dans la famille par Larry Harlow, qui l’invite sur Hommy, le premier concept-album de la musique latine (inspiré du Tommy des Who). Et elle devient la seule femme conviée aux grand-messes de la Fania All Stars, où tous les musiciens du label se retrouvent. Lors d’un concert dans un stade à Porto Rico, en 1972, elle chante un de ses vieux tubes : Bemba Colora. Le public est chaud, reprend le refrain, elle improvise de nouveaux couplets, la température monte, jusqu’à l’explosion finale. Jerry Masucci, patron de la Fania, comprend que la salsa a trouvé sa reine, et son hymne.

Albums de légende. A la fin des années 70, la Fania All Stars débarque en Europe. La salsa est déjà populaire parmi le public afro-antillais et la Bemba Colora, qui clôt chaque spectacle, met le public en transe. A partir de son Olympia, en 1980, rares seront les années où Celia ne rendra visite au public parisien. Elle enregistre avec les Ruben Blades, Willie Colon, Ray Barretto, la Sonora Ponceña et surtout Johnny Pacheco, une série d’albums de légende, sans le moindre déchet. On la reconnaît de l’Afrique à l’Amérique latine, elle est adulée dans le tiers monde par une génération qui rêve du Che et du socialisme à la cubaine, alors qu’elle était un porte-drapeau de l’anticastrisme. Pour des raisons surtout personnelles : quand sa mère meurt en 1962 et qu’elle tente de rentrer pour l’enterrer, le consulat de Cuba à New York lui demande de remplir une demande de visa et de revenir dans trois mois.

En 1999, alors que Celia Cruz montre des signes de faiblesse (un concert raté à Disneyland Paris), elle s’offre son plus gros succès : la Vida es un Carnaval, chanson de l’Argentin Victor Daniel sur un rythme de candombé uruguayen, est le tube de l’année en Amérique latine. Elle signe l’année suivante chez Sony et récidive avec I Will Survive en espagnol, puis en 2002 avec la Negra tiene Tumbao (La Noire a du rythme).

Jusqu’au ska. La septuagénaire envahit les dancefloors grâce à d’efficaces remixes, enregistre avec David Byrne, Wyclef Jean (Guantanamera), et le surprenant Vasos Vacios, un ska (!) avec le groupe argentin Fabulosos Cadillacs. En juin 2002, elle revenait au Zénith de Paris, plutôt en forme. Mais, en décembre, elle était opérée d’une tumeur au cerveau. Elle avait reparu en public depuis, mais sans chanter.

Comment voulait-elle mourir ? « Sur scène, en chantant El Manisero, et sa fin qui répète "Me voooooy..." (je m’en vais) » Voilà, elle est partie !


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