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2006 Tempo Latino / Entretien avec Bobby Valentin

Publié le 1er novembre 2006, par : guayacan

Nous tenons à remercier Bobby pour sa disponibilité ainsi que Maya Roy et Agnès Raynal sans qui nous n’aurions pas pu mener cette entrevue à bien. L’entretien a eu lieu durant le festival Tempo Latino 2006, le jour du concert (le 27 juillet) juste après la balance du groupe.

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Entretien avec Bobby Valentin
Vic-Fezensac - Tempo Latino 2006
Guayacan (de dos), Bobby, Maya et Chabelita.

BuscaSalsa : Bonsoir maestro, nous sommes très heureux de vous avoir ici en France, merci de nous consacrer un moment,

Bobby Valentín : Le plaisir est pour moi

BS : Votre carrière est relativement bien documentée mais il y a certains points que nous souhaiterions approfondir. Notre première question concerne votre cheminement entre divers instruments : vous avez commencé par la trompette ?

BV : Guitare, ensuite le Cuatro portoricain, la trompette et la basse.

BS : Pourquoi ce chemin ?

BV : En fait, la basse fut une sorte d’accident. Je m’explique. J’étais à Porto-Rico et je jouais de la trompette à cette époque. Mon bassiste vivait à deux heures de distance et une nuit il n’est pas arrivé au concert, mais son instrument lui était là. Nous devions jouer dans un hôtel, et comme il n’arrivait pas j’ai parlé avec un musicien portoricain aujourd’hui disparu : Juancito Torres [1]. Je lui ai dit : “Juancito j’ai besoin que tu joues la trompette, je prendrai la basse”. J’ai commencé à jouer la basse, lui la trompette, et j’ai senti que ça sonnait différemment. Il y avait une autre dynamique, un autre swing. Je me suis alors dit : “fini la trompette, je reste avec la basse”. Et je suis resté à la basse jusqu’à aujourd’hui. On me connaît plus comme bassiste que comme trompettiste, peu de gens savent que j’ai commencé à la trompette.

BS : Votre recherche a toujours été une recherche du son ?

BV : Du son. C’est ma priorité, avoir une identité, que l’on reconnaisse : ça c’est Bobby Valentín. Et je suis toujours à la recherche de sonorités...

BS :...avec le flugelhorn...

BV : avec le flugelhorn ou autre, j’aime inventer sans cesse de nouvelles choses, ainsi les enregistrements sont plus rafraichissants.

BS : A ce sujet nous avons appris que vous avez récemment inclut une batterie ?

BV : Oui, cela fait un mois, pour préparer ma prochaine production discographique, je ne vais pas perdre l’essentiel, mais je veux un son musicalement différent.

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Maya Roy - Bobby Valentin
Vic-Fezensac - Tempo Latino 2006

BS : Revenons au passé, pourquoi vous surnomme t’on “El Chacal” quand vous jouez du Cuatro ?

BV : (rires) Ce nom, c’est Marvin Santiago qui me l’a donné. Marvin Santiago était une personne qui disait beaucoup d’expressions. “El Chacal” c’est un nom que l’on donnait à un personnage de western de mon époque. Il y en avait un que l’on surnommait “El Chacal”, ce qui voulait dire el mamito, el papito [2]. Et d’un coup, Marvin m’a appelé “el chacal” quand je jouais du Cuatro. Quand j’ai joué du Cuatro pour la première fois en enregistrement.

BS : Passons maintenant à un autre sujet qui nous intrigue : pourquoi êtes vous revenu si tôt à Porto-Rico ? [3] Avant le boom de la Fania ? Avant le boom de la Salsa vous étiez déjà revenu vous installer à Porto-Rico...

BV : Et bien quand j’étais à New York avec mon orchestre, j’ai eu l’opportunité d’aller trois fois à Porto-Rico. J’ai vu le changement qui s’opérait dans l’ile, et j’ai pensé “à l’avenir, Porto-Rico sera le berceau”. Le berceau de ce qu’est la musique Salsa.
Effectivement, ce fut le cas. Deux ans après mon retour à Porto-Rico, je dirais que ce qui s’écoutait dans l’île et internationalement était de la musique portoricaine en globalité.

Actuellement, la majeure partie des groupes de salsa sont portoricains.

BS : En arrivant à Porto-Rico, vous avez recréé un orchestre ?

BV : Mon propre orchestre et mon label discographique [4].

BS : Vous êtes le seul qui ait pu avoir son propre label tout en continuant de jouer avec la FANIA ?

BV : C’est une bonne question. En fait, j’ai toujours maintenu une bonne relation avec le label Fania. Mes débuts, mes premiers disques étaient chez Fania. J’ai toujours maintenu une bonne relation avec eux, mais j’ai toujours voulu avoir ma propre affaire. J’ai donc pu monter mon label tout en continuant à jouer avec eux, jusqu’à un certain moment. Ensuite, j’ai dû arrêter, à cause des nombreux engagements que j’avais avec ma propre maison de disque, mais surtout avec mon groupe. A Porto-Rico, nous avions jusqu’à 30-35 shows mensuels. Et je ne pouvais pas manquer. Je me suis alors absenté des Etoiles de la Fania. Mais j’ai toujours maintenu une bonne relation avec eux. Plus tard j’ai pu jouer de nouveau avec eux.

BS : Ici on fait peu de musique en live en prison. Pourquoi avez vous fait des concerts en prison ? Et qui plus est, pourquoi commencer par là puisque la deuxième production du label a été enregistrée en prison ?

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Bobby Valentín vuelve a la carcel - 2002
35 aniversario en vivo

BV : (rires) Ok, effectivement ceci est étrange. Quand j’ai monté mon label, j’ai voulu faire quelque chose qui soit hors du commun. Faire naître une compagnie, ce n’est pas facile, il me fallait attirer l’attention. C’est pour ça que j’ai réalisé ma première production pour Bronco Records dans le pénitencier El Oso Blanco (l’ours blanc), une prison de Porto-Rico. Les gens ont cru que j’étais en prison. La promotion du disque se fit avec cette idée : “Bobby Valentín emprisonné”, “il va en prison !”. Tu sais que si tu proposes aux gens quelque chose d’aussi voyant, ils essaient d’en savoir plus. Ils sont curieux. Et ce disque fut mon succès, un succès total. Il n’y avait pas moyen à l’époque de le filmer en vidéo, ça aurait été un autre succès. Et donc, quand j’ai voulu célébrer mes trente cinq ans [5] je me suis dit “il faut à nouveau que je fasse quelque chose hors du commun. ”. Tout le monde fêtait ses trente, quarante ans dans un colisée [6], à l’amphithéâtre Tito Puente,... Et moi je suis retourné en prison, gratuitement. Ce fut spectaculaire ! Je crois que si je l’avais fait dans un colisée, cela aurait beaucoup rapporté en nombre d’entrées. Et donc j’y suis allé, la production a couté cent et quelques mille dollars que j’ai sorti de ma poche. J’ai eu Rubén Blades, Cheo Feliciano, Luigi, Giovanni Hidalgo,... beaucoup d’artistes invités. Et quand le disque est sorti, sur la photo j’étais de nouveau menotté, et tout le monde a cru que j’étais de nouveau emprisonné. (rires)

Les informations disaient : “Bobby Valentín retourne en prison” et ce fut un nouveau succès. C’est une grande satisfaction d’avoir amené ce spectacle aux prisonniers gratuitement. Tous se sont comportés à merveille. J’avais cru qu’il y aurait des bagarres car il y avait des gens de différentes prisons, et dans ces endroits il y a des jalousies. Mais tout le monde s’est très bien comporté. D’ailleurs, ils en ont bien profité, vous avez vu la fin du DVD ?

BS : oui

BV : les prisonniers sont monté et ont dansé, ce fut une expérience... quelque chose de très beau.

BS : D’ailleurs nous tenions à vous remercier d’avoir publié le DVD dézoné, nous pouvons le regarder en France alors que beaucoup de DVD de salsa sont zone 1

BV : Ah bon ? je n’avais pas fait attention, mais j’en suis vraiment très heureux.

BS : Passons maintenant aux chanteurs. Peut-être que cette question se rapproche de celle sur la recherche de sonorité, vous avez eu des chanteurs incroyables : Frankie Hernández, Marvin Santiago, Johnny Vazquez, Luigi Texidor, Cano Estremera, Rafú Warner, Tato Peña, et j’en passe... Comment fait-on pour avoir autant de bon chanteurs, dont plusieurs se sont ensuite fait en un en solo ?

BV : Je suis toujours attentif aux chanteurs que ce soit durant mes concerts à Porto-Rico ou en dehors. Et je me dis : “si un jour celui là s’en va, j’essaie d’avoir tel autre ”. Et j’ai toujours recherché les chanteurs qui se sont adapté à mon style et qui peuvent y apporter du répondant. J’ai eu cette chance jusqu’à aujourd’hui ! Que ce soit Frankie Hernández ou Marvin, Luisito Carrión, Cano Estremera, Rafú Warner, Johnny Vazquez... tous ont beaucoup apporté à l’orchestre ; en ayant des chanteurs différents cela apporte une sonorité, un style différent. C’est-à-dire que j’essaie d’écrire des musiques pour Johnny Vazquez, pour Rafú Warner, pour Cano Estremera, pour Luisito Carrión, Luigi Texidor ... différentes. C’est ce qui fait que chaque chanteur qui joue avec moi sonne différemment, j’essaie de trouver comment combiner son style propre avec le mien, et cela m’a réussi jusqu’ici.

BS : Il y a un chanteur en particulier dont je voudrais vous entendre parler : Vicentico Valdés. Le disque Vicentico Valdés con la orquesta de Bobby Valentín est mon disque de boléro favori.

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Vicentico Valdes y la orquesta de Bobby Valentín

BV : Aussitôt que tu as mentionné Vicentico Valdés, regarde (chair de poule)... Quand je vivais à New York, tout petit, mes idoles étaient Vicentico Valdés, Tito Rodríguez, Tito Puente, Machito. J’allais au Palladium. J’ai eu la chance de voir le Palladium durant ses sept ou huit dernières années. Dès sept heures du soir je me plantais à coté de la scène et j’y restais jusqu’à trois ou quatre heure du matin. Je voyais toutes ces personnalités, et Vicentico Valdés avait un style unique, il ne ressemblait à personne. Alors quand j’ai lancé mon label, j’avais en tête : “il faut absolument que je fasse un disque avec Vicentico Valdés”. Même s’il ne se vendait pas, ce serait une grande satisfaction pour moi de le faire. Et d’un, j’en ai fait trois. Cela a marché, et j’ai eu l’honneur d’accompagner Vicentico Valdés quand le disque est sorti, il est venu deux ou trois fois à Porto-Rico et je l’ai accompagné. Aujourd’hui encore, quand je vais de San Juan à Mayagüez - de l’autre coté de l’île - je prends mes disques de Vicentico et je les écoute. Le voyage dure deux heures et demi et durant tout le voyage j’écoute Vicentico. C’est une satisfaction de l’avoir avec mon orchestre, quelque chose de très très très impressionnant.

BS : Venons en au sujet des compositeurs, après Tite Curet Alonso, Roberto Angleró... y a-t-il aujourd’hui de jeunes compositeurs pour l’avenir ?

BV : Johnny Ortiz... oui, oui, il y a beaucoup de compositeurs. Mais ce qu’il y a c’est que malheureusement les maisons de disques ne recherchent que des compositions romantiques. Notre musique est une musique “lourde, de poids”, nous la nommons “salsa gorda” (grosse salsa), il y a des compositions mais il n’y a pas d’opportunités chez les maisons de disques. J’ai pu me maintenir en enregistrant pour mon propre compte. Aujourd’hui tous ceux qui continuent d’enregistrer ce genre de musique le font pour un label indépendant ; Willie Rosario lui même, la Sonora Ponceña a son propre label... Les multinationales du disque ne laissent plus d’opportunités pour notre musique, cette musique lourde. Elles disent que c’est une musique de vieux. Telle est leur opinion !

BS : Hier Cheo nous disait à propos de la salsa... nous l’interrogions au sujet du phénomène reggaeton à Porto-Rico. Il nous a dit que régulièrement un nouveau style musical prend les devant, la Salsa fait un pas en arrière, le laisse passer et revient plus tard. Etes-vous d’accord avec ça ? La salsa a-t-elle toujours un futur ?

BV : Certainement ! Nous avons laissé un héritage. Porto-Rico et des groupes de jeunes sont apparus pour chanter avec le même style. Ils font perdurer cet héritage. Logiquement il faudrait leur laisser leur chance non ? En tout cas ils le perpétuent. Et je crois que la salsa pesada, on peut toujours tenter de la combiner au reaggeton ... et honnêtement l’idée ne me plait pas du tout, je n’aime pas. Mais comme musiciens, arrangeurs il nous faut toujours expérimenter, fusionner. Comme maison de disque il nous faut tenter les fusions. Mais au niveau personnel, comme musicien et directeur d’orchestre, non... Peut-être que comme disquaire je pourrais le distribuer ou autre, mais musicalement non. Avec mon orchestre non.

BS : Passons du coq à l’âne, vous jouez de la contrebasse ?

BV : Oui, en ce moment je suis en train d’enregistrer une production de Latin Jazz et j’y utilise la contrebasse acoustique. C’est un projet qui devrait sortir cette année. Je voudrais sortir deux productions nouvelles, l’une avec mon orchestre, et un disque de Latin Jazz. J’espère que ça sortira cette année.

BS : Le disque de salsa aussi ?

BV : Oui, lui aussi, je vais sortir les deux. C’est possible car ils ne se concurrencent pas entre eux.

BS : Un mot à propos de Willie Rosario ?

BV : Et bien Willie Rosario, en plus d’être mon ami, est la personne qui m’a donné ma chance il y a de nombreuses années, quand j’étais à New York il y avait son propre orchestre. Et nous avons toujours maintenu une relation non pas de musiciens, mais d’amis, de frères. Il m’appelle, je l’appelle, nous parlons de nos situations respectives... S’il a un problème un doute, je l’aide et réciproquement. Pour moi il est comme un frère, nous avons une très belle relation que très peu de musiciens entretiennent aujourd’hui avec d’autres musiciens.

BS : Maestro, milles merci, vivement ce soir le concert !

BV : Merci à vous, c’était un plaisir.


[1] légendaire trompettiste portoricain, l’un des piliers de Batacumbele

[2] El "Papito" ou el "Mamito" veut dire un bel homme toujours accompagné ou en présence de belles femmes.

[3] lisez la bio

[4] Bronco Records

[5] 35 ans avec son groupe...

[6] coliséo : nom donné à PR à de grandes salles de spectacles.

  • Message 1
    • par , 4 décembre 2006 - Bobby Valentin - Entrevue

      salut c’est emmanuel massarotti bise à maya en passant pour la traduction flugelhorn, en french, c’est le bugle, pour ceux qui veulent savoir, c’est un saxhorn aigu "sorte de trompette" à la sonorité plus douce très prisée dans le jazz (clark terry, cootie williams, miles davis, freddie hubbard, maynard ferguson, et quelques grands autres en ont joué avec bonheur pour nos oreilles) plus gros que le cornet ou la trompette mais même tessiture, ambitus aché pa’todos

      • par Chabelita, 4 décembre 2006 - Bobby Valentin - Entrevue

        Merci

        Je connaissais le bugle mais sans savoir que c’était la traduction de flugelhorn...

        Un avis d’expert est bienvenu

        Bises

        Chabelita