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DJ Aimeline, l’interview

Publié le 21 avril 2003, par : pbouge

Nous poursuivons notre série d’interviews des acteurs de la salsa d’aujourd’hui avec Aimeline [1] qui anime d’excellentes soirées depuis maintenant deux ans. Nous nous sommes intéressés à son parcours, ses goûts, et à sa conception du métier de DJ.

Aimeline a mis fin à son activité de DJ sur Paris en 2006. Elle reste disponible pour les congrès et festivals internationaux

L’interview d’Aimeline, DJ

Pbouge : « Qu’est ce qui t’a amené au métier de DJ ? »

Aimeline : Le point de départ c’est un séjour de 5 mois à Madrid. Mon retour à Paris a été très nostalgique de la nuit espagnole. J’ai cherché à retrouver cette ambiance à Paris d’abord par l’écoute régulière de Radio Latina. Il y a sept ans cette fréquence passait beaucoup de variétés espagnoles. Et petit à petit, la publicité pour les soirées latines m’a entraîné aux Étoiles. J’y ai découvert une ambiance incroyable avec orchestres, danseurs et une grande affluence. Et bien sûr, à force de fréquenter l’endroit j’ai eu envie d’apprendre à danser. Ensuite je suis partie à Cuba pour des vacances pas du tout dans un but de musique ou de danse et c’est en rentrant que j’ai commencé à prendre des cours avec Rogelio Martinez Piloto. C’est à partir de ce moment là que la danse à pris une grande importance dans ma vie. J’y consacrais beaucoup de temps, entre les cours et les sorties aux Etoiles et à la Java, puis à la Pachanga. J’ai rencontré Alain Alf, professeur de danse et DJ, qui a vu ma boulimie d’achats de CDs et plus généralement ma passion pour la musique. Il m’a alors beaucoup encouragé à tenter ma première expérience de DJ. Je n’étais pas prête car ce n’est pas suffisant d’acheter des CDs en quantité pour être propulsé devant les platines par un ami. Mais après un an de maturation je me suis dis pourquoi pas, et Alain a accepté de me parrainer lors des dimanches après midi du Boer II. Les premiers contacts avec les platines et le public, c’est vraiment de l’adrénaline à haute dose. Rien que de voir le « reverse time » qui défile, qui défile... en se demandant encore si tu as assez de temps pour placer le morceau suivant, si le suivant va plaire ..., le tout sous la pression et les réaction des danseurs, c’était très excitant.

J’ai ensuite rencontré Pierre (Guayacan) et Gabriel et nous avons créé, il y a 2 ans, un collectif de DJs La Alternativa http://groups.yahoo.com/group/LaAlt...  [2] avec un retour aux sources : nous avons animé tous les trois aux Etoiles, les vendredis. Ce fut ma première résidence et donc ma première grande expérience de DJ.

Pbouge : Et ton expérience internationale ?

Aimeline : J’ai commencé l’année dernière, d’abord à Londres au côté d’Henry Knowles  [3]. C’est une très grande référence de la scène DJ internationale. Je suis allé ensuite mixer au congrès de Barcelone, à celui de Zurich, en Avril à Londres, puis Milan, Barcelone, Oslo, Vienne et j’anime une soirée par mois à Bruxelles...etc. La découverte de la variété des publics est très enrichissante. Si on classe les DJs en trois catégories, la première c’est le DJ « tout public » pouvant s’adresser à un public très mélangé avec « danseurs » et « non-danseurs », avec une couleur latino et plusieurs styles de musique dite « tropicale », ce n’est pas forcément mon domaine de prédilection. La seconde catégorie salsa, c’est le public de danseurs, par exemple le public d’un Congrès. Là, le répertoire comporte des rythmes plus rapides, avec plus de percussions, du mambo.

Pour moi le DJ doit combiner le goût du public et le sien propre pour le plaisir de partager la découverte de nouveaux morceaux, de nouveaux arrangements. Il y a une plus grande prise de risque mais lorsque cela fonctionne bien la reconnaissance est plus grande. C’est très agréable de recevoir des questions enthousiastes sur les morceaux que tu viens de passer.

Pbouge : As-tu travaillé dans les milieux latinos à Paris ?

Aimeline : Je connais des DJs latinos et on s’entend bien mais je n’ai pas eu l’occasion d’animer avec eux jusqu’à présent. Mais c’est un public très communautaire et j’aurai sans doute des difficultés à y être admise à égalité car je manque aussi de culture latine. Je parle espagnol mais je suis loin de connaître la musique colombienne (salsa, cumbia, vallenato) comme les DJs colombiens de Paris par exemple. Mais j’aimerais quand même beaucoup faire un set un jour devant un public latino.

Pbouge : La plupart des DJs enchaînent les morceaux en tenant compte des mélodies, du rythme, voire des paroles, en prenant en compte les réactions des danseurs ...etc. Mais très peu de DJs salsa mixent contrairement à ce qui se passe dans le milieu hip-hop ou techno par exemple.

Aimeline : C’est vrai à Paris. Mais à l’étranger certains mixent avec talent. Je t’ai cité tout à l’heure Henry Knowles ou Pepe Bassan [4] . Ils utilisent tous les deux les techniques du mix (’loop’, effets...).

Alors pourquoi est-ce si rare ? C’est peut être une question de public. Il y des danseurs enthousiastes pour le mixage qui aiment découvrir et qui encouragent la créativité du DJ. D’autres au contraire veulent rester très fidèles à la structure d’un morceau de salsa. Cependant si c’est pour écouter un morceau de musique comme à la maison... J’ai vraiment envie d’apprendre et je vais me mettre au mixage salsa. Ce ne sera pas facile, cela demande beaucoup de travail car la salsa est très difficile à mixer : il y beaucoup d’instruments la poly-rythmie est très complexe contrairement à la musique électronique ou la ligne basse et le rythme restent très simples. Et il y a une difficulté supplémentaire il faut trouver une salle car très souvent les endroits salsa à Paris ne sont pas équipés avec le type de matériel adéquat.

Pbouge : Utilises-tu le MP3, le PC ?

Aimeline : J’utilise surtout les CDs audio et je ne possède pas de vynils. J’ai quelques morceaux MP3, très peu, pour préparer mes soirées mais je suis très tentée pour aller plus loin. D’abord pour des raisons pratiques. Je transporte 25 kg de CDs dans la valise. C’est vrai qu’un PC me faciliterait la vie. Ensuite l’utilisation de logiciel de mixage apporte une souplesse et des outils tellement pratiques pour préparer les soirées ou des montages audio pour des shows de danse par exemple, que cela me tente vraiment. Je télécharge exceptionnellement des morceaux MP3 introuvables chez les disquaires parisiens. Mais par déontologie je suis contre le piratage et les sites de téléchargement ferment les uns après les autres, Napster puis AudioGalaxy et peut être prochainement Kazaa.

Pbouge : Quels sont les groupes que tu passes régulièrement ?

Aimeline : J’aime beaucoup les cubains comme Edwin Bonilla  [5] ou Los Van Van, qui font vraiment des albums pour les danseurs. J’aime beaucoup les groupes colombiens aussi. Actuellement il y a l’empire de Diego Gale, mais aussi Grupo Niche, Guayacan, Fruko, ... Et puis Porto Rico évidemment El Gran Combo, la Sonora Ponceña. [6]

Certains de ces groupes ont déjà plusieurs années de carrière derrière eux et c’est vrai la question de la relève se pose. Le CD de l’année enregistré par le Spanish Harlem Orchestra est composé de reprise. J’apprécie Son Boriqua, Grupo Caribe, ainsi que Wayne Gorbea. J’adore Poncho Sanchez.

Les soneros ? J’aime beaucoup Cano Estremera, Oscar D’Leon, Celia Cruz, Hermán Olivera, Willie Rosario, Polo Montanez... entre autres.

Ce métier nécessite beaucoup de temps consacré à l’écoute. Il faut acheter des CDs en allant parfois chiner, puis les écouter et les ré-écouter. C’est incroyable comme le temps entre deux écoutes peut changer ma perception d’un même disque. Et c’est ainsi que je peut re-découvrir des morceaux formidables que je n’avais pas sélectionner à la première écoute. Et l’écoute, c’est la préparation minutieuse des soirées, sélectionner ses chansons et penser aux enchaînements.

Pbouge : Tout cela c’est ce que tu passes en soirée mais qu’est ce que tu écoutes ?

Aimeline : A la maison, j’écoute beaucoup de Mambo, surtout Tito Rodriguez, Machito, Tito Puente, Perez Pardo, Benny More. Si une machine à remonter le temps existait j’aimerais faire un voyage à l’époque glorieuse du Palladium à New York. C’est un style de musique à la fois complexe et riche tout en étant très dansant. Du côté de New York j’aime beaucoup Eddie Palmieri, Ray Baretto, Larry Harlow... Tous ces musiciens ont ensuite poursuivi une carrière parallèle avec des incursions inspirées dans le latin jazz. C’est un genre qui me touche beaucoup et une grosse partie de mes achats sont aujourd’hui des CDs de latin jazz. Très riche le latin jazz nécessite de l’attention et de la disponibilité. En fait j’ai aussi envie d’animer des soirées où l’exigence musicale, où l’écoute sera plus importante, dans une autre ambiance, où on ne vient pas là seulement pour transpirer, mais plus pour écouter et découvrir une musique plus improvisée, plus surprenante.

Pbouge : Pourquoi ne pas étendre tes playlists à des genres comme la plena, la bomba, le son montuno...

Aimeline : J’ai essayé souvent de programmer ces musiques plus originales et j’ai vu le résultat : une piste vide, voire même des danseurs agressifs rentrer dans la cabine pour protester. Lorsque tu es confronté à cela tu dois tenir compte du public. Ceci dit, je passe du son cubain, du cha-cha-cha, du mambo et je participe à des soirées latin jazz et latin vibes (brazil, punk & soul latino, electro-latino).

Pbouge : On oppose souvent musiciens et DJ, qu’est-ce que tu en penses ?

Aimeline : Je ne suis pas d’accord nous sommes complémentaires. Une soirée qui se passe de live c’est vraiment dommage. Une soirée avec un orchestre seul ? Rares sont ceux qui peuvent jouer toute la nuit. Les uns ont donc besoin des autres pour la réussite de la soirée.

Le DJ est aussi important pour un groupe pour faire connaître sa musique et je reçois régulièrement des CDs parce que les musiciens considèrent le DJ comme un diffuseur, comme un prescripteur. Cependant la situation pour les musiciens n’est pas excellente. Il y a des nouveaux lieux qui programment des groupes comme La Flèche d’Or, mais les Etoiles ont arrêté, la Java a sérieusement ralenti sa programmation, il y a des rumeurs sur la Coupole. La Chapelle des Lombards c’est pareil. Et pourtant il y a un fort public pour les concerts. Les cours de danses débutants sont pleins à craquer. Mais les attentes du public en terme de qualité ne sont pas toujours satisfaites. Toutes les salles ne sont pas forcément adaptées et parfois les groupes ne sont pas au top. Un des autres paramètres c’est aussi la quasi-absence de groupe de salsa chantant en français. Yuri Buenaventura a obtenu un succès populaire en chantant en français. En Italie il y a plusieurs groupes de salsa qui chantent en italien. Les paroles dans la langue constituent un paramètre important du succès populaire.

Pbouge : Pour conclure, pourquoi si peu de DJ femmes ?

Aimeline : C’est un métier de la nuit, dans des conditions parfois difficiles. En plus la salsa ce n’est pas vraiment un milieu ’féminisé’ que ce soit dans les groupes, les compositeurs... c’est un milieu relativement macho. C’est dommage car notre perception féminine peut beaucoup apporter. Malgré toutes ces difficultés c’est vrai que cette position ’minoritaire’ comporte un seul avantage, celui de l’originalité.

Et j’en profite pour faire un clin d’œil à Natalia La Tropikal,  [7] qui a été la première femme DJ à Paris et elle a vraiment essuyé les plâtres et m’a conseillé en me donnant quelques ficelles car elle a vraiment une grande maîtrise de la gestion de la piste de danse. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de travailler ensemble. Ce serait un grand bonheur pour moi. Je connais aussi une autre femme DJ Elvira [8] qui est a New York mais qui a mixé aussi à Londres. Je croise aussi assez souvent Livia [9], brésilienne qui vit à Zurich. Vivement le jour où d’autres femmes manifesteront leur intérêt pour ce métier qui n’est pas réservé aux hommes ! (Rires)


Notes


[1] site officiel d’Aimeline

[2] site officiel La Alternativa <<

[3] site officiel d’Henry Knowles << et son interview <<

[4] la bio de Pepe Bassan en Italien

[5] interview en espagnol d’ Edwin Bonilla

[6] Une playlist d’Aimeline, SALSA & BOOGALOO :

- Jimmy Sabater and Joe Cuba : Ban Ban
- Marvin Santiago : Fuego a la Jicotea
- Ray Barretto : Indestructible
- Eddie Palmieri : Malaguena Salerosa, El Molestoso
- Sonora Carruseles : Vitamina
- Tipica 73 : Baila que Baila
- Sonora Poncena : Causas y Azares
- El Gran Combo : Timbalero
- Roberto Roena : Como Te Hago Entender,
- Mi Desengao, Mi Mambo Pide Campana
- Angel Canales : Panama Soberana, Hace Tiempo, Bomba Carambomba
- Ismael Rivera : El Cumbanchero
- Fania All Stars & Ismael Miranda : El Caminante
- Johnny Polanco : Guaguanco Con Rumba
- Edwin Bonilla : Soy La Candela

[7] site officiel de Natalia La Tropikal

[8] site officiel d’Elvira

[9] site officiel de Livia